Playlist 2013 : Nick Cave and the Bad Seeds – Push the sky away

04/04/13 par  |  publié dans : Albums, Musique | Tags : , ,

nick

Dans le monde du rock, il y a certains princes qui quoiqu’ils fassent bénéficieront toujours d’une auréole d’admiration. Dans cet univers envié et fantasmé, ces vieux loups féroces en perpétuelle réinvention se nomment Tom Waits, Neil Young ou David Bowie. Et puis il y a Nick Cave.

Qui sème les graines… récolte des tempêtes

Australien de souche, Nick Cave est un artiste pluridisciplinaire intriguant : chanteur, compositeur, écrivain, scénariste et occasionnellement acteur, il exprime sa fascination pour la musique populaire américaine et ses racines, notamment le blues, depuis maintenant près de 30 ans. Une longue carrière, pourtant discrète, durant laquelle le bonhomme a peaufiné son art de conjuguer les paradoxes, l’élégance et la décadence, l’héritage et la nouveauté.

A 56 ans, il revient sur le devant de la scène en signant son 15ème album en compagnie de ses fidèles mauvaises graines, Push the sky away, sorti en février. La pochette, à la fois sobre et provoc’, donne d’emblée le ton. Qualifié de “beau et mélodique” par son géniteur et de “chef d’œuvre majestueux et triste” par le magazine américain NME, Push the sky away a de quoi dérouter.

Retour apaisé

Il aura donc fallu 5 ans d’attente (ponctué du side project Grinderman 2 en 2010) pour revoir Mr Cave. Retrouvant son complice Warren Ellis (membre des Bad Seeds qui a bossé avec lui notamment sur les bandes sons de films), le musicien à l’allure dégingandée signe ici un album apaisé s’enflammant de l’intérieur. Il ne faut pas esperer remuer du popotin sur l’un des morceaux, de facture lente et plutôt sombre : la fièvre furieuse de Grinderman est loin. Push the sky away distille neuf titres crépusculaires et vénéneux à écouter avec la tête pleine d’images ou au volant d’une voiture, bref dans un état d’esprit propice à la rêverie et/ou au fantasme.

Si la tension monte régulièrement (on ne louera jamais assez le côté sensuel qu’il y a chez Cave), ça n’explose pourtant jamais. Les morceaux semblent parfois trop courts, comme coupés avant la fin et les ballades se ressemblent toutes un peu de prime abord. La batterie, souvent en sourdine, laisse la place à la ligne de basse envoûtante (celle de We real cool noue réellement le bide) et à la voix de crooner d’outre-tombe. Si pas un riff électrique ne vient troubler les violons, l’ampleur et la profondeur de l’œuvre s’imposent après plusieurs écoutes. Constat : Push the sky away est aussi intense qu’il est « réellement cool ». L’album prend son temps pour se laisser apprivoiser et séduire. Plantant sa graine dans nos tripes, il attend patiemment que la floraison nous explose le cœur.

Poète, vous avez dit poète ?

cave-nick-bad-seedsUne fois le temps pris, on peut se plonger dans les textes, de plus en plus sombres à mesure qu’on en décortique le message. Fidèle à sa réputation de lord étrange, Nick Cave entraîne l’auditeur dans un univers flou et spectral, parfois malsain ; là habitent des êtres à la fois réels et surréalistes, traînant leurs savates et leurs peines au rythme lancinant de cordes tristes et sublimes.

Push the sky away a été enregistré à La Fabrique, un studio d’enregistrement installé dans un manoir du 19ème siècle dans le sud de la France. Un lieu où les murs sont tapissés d’une immense collection de vinyles classiques et où les légendes prennent forme au hasard de la nuit. On retrouve dans le disque des histoires de nymphes et de sirènes, dont les incroyables chants ne sont pourtant que perdition (Mermaids), d’âmes damnées et de rédemption. Cave veut croire en ces créatures fantastiques, en Dieu aussi. Mais le stupre et la fange sont encore bel et bien ses terrains de jeu.

Road-trip cinématographique

Ce prince sombre du rock a un don ; celui de créer de façon élégante (avec de judicieux arrangements de cordes et des choeurs travaillés) une ambiance résolument cinématographique. Car un album de Nick Cave se vit comme un film (le monsieur est d’ailleurs habitué à l’exercice des B.O, les derniers en date étant celles de The road et Lawless, tous deux réalisés par John Hillcoat). Longs plans fixes, épisodes dramatiques et accalmies, Push the sky away défile autant sur la platine que sur l’écran de notre imagination.

S’ouvrant sur le langoureux et fantomatique We No who U R, l’opus brode un canevas des angoisses humaines, entre mysticisme et préoccupations actuelles : solitude, relations amoureuses, modes passagères, hiérarchie des priorités et des désirs. Le besoin d’évasion aussi, comme le très réussi (car obsédant) Higgs Boson Blues, complainte blues qui décrit un long road-trip vers Genève (!). Sur le très beau Jubilee street, le crooner à la voix Caverneuse chante comme Lou Reed au milieu des violons tandis que Wide lovely eyes sonne comme un hommage à Johnny Cash (un Ring of fire revisité) et à Leonard Cohen.

A l’instar de ce dernier, Cave est un poète. Ses livres sont comme sa musique : sombres, parfois glauques, mais humains. Le chant parlé de Water’s edge (le titre peut-être le plus habité de l’opus), qui appuie sur chaque fin de phrase et se heurte à des sonorités orientales, le prouve. Amoureux des mots, il se livre même à un exercice peu courant avec le titre Finishing Jubilee street (mise en abîme d’un autre texte de l’album) et dont la première phrase surprend: « I had just finishing to write Jubilee street, I laid down on my bed and fell into a deep sleep… ». S’ensuit une nouvelle histoire où il est question d’une cuite et d’une nouvelle mariée. Pas de temps mort : on enchaîne, on tourne la page.

Plus conteur que chanteur, Cave a voulu, semble-t-il, parler vrai et authentique. A quoi ressemblerions nous si on se regardait sincèrement, en s’affranchissant des fards que le monde impose ? Que ressentirions-nous si on laissait exister tel quel nos sensations ?

Au final, Push the sky away est un album posé mais intense qui donne envie d’aller chercher ce qui se cache au fond, de prendre le temps de se connaître, quitte à ne pas aimer ce qu’on trouve. Écouter son instinct et défier ses limites jusqu’à, peut-être, « repousser encore plus loin le ciel » ?

nick-cave-push-the-sky-awayNick Cave and The Bad Seeds- Push the sky away (février 2013, Bad Seed/TBA)

1. We No Who U R
2. Wide Lovely Eyes
3. Water’s Edge
4. Jubilee Street
5. Mermaids
6. We Real Cool
7. Finishing Jubilee Street
8. Higgs Boson Blues
9. Push The Sky Away

Plus d’infos sur : http://www.nick-cave.com/

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1 commentaire

    Marine  | 06/07/13 à 18 h 38 min

  • Très belle critique, complète, qui n’est pas fumeuse et qui correspond à la réalité de l’album.

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