Roxy Music ou la contre-contre-culture

17/10/09 par  |  publié dans : Artistes, Musique | Tags :

C’est avec le seul véritable dandy de la seconde moitié du XXème siècle qu’il est important de chercher à comprendre le sens du glam-rock. Ainsi donc Guy-Ernest Debord a noté :
« Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »
La société du spectacle – un livre beaucoup lu mais rarement compris – 1967.

C’est exactement dans ce domaine que le glam-rock doit être écouté et pensé. Le monde renversé lorsque le glam-rock fait son apparition c’est bien celui du rock psychédélique où LSD et autres substances psycho actives étaient l’alpha et l’oméga de la jeunesse dorée (parce que ne rêvons pas, pendant ce temps là, les masses rougeaudes et avinées bossaient sur les fraiseuses de banlieue).
Il n’aura échappé à personne (sauf à la rédaction des Inrocks, mais c’est bien normal) que le glam-rock est un sursaut de gens très bien. Des gens qui exècrent les hippies et tous ces monstres pacifistes incapables de raisonner. Parmi les plus intéressants citons “envrak” (héhé): David Bowie, Brian Eno, Queen, Iggy and The Stooges, Lou Reed ou encore T-Rex qui, en plus d’avoir eu le bon goût de se faire reprendre Telegram Sam par un véritable groupe de musique, a été le précurseur du glam-rock.
Mais il est temps de s’attarder sur le suprême glam-rockeur Bryan Ferry et son suprême glam-band : Roxy Music.

Puisqu’on vous le dit qu’ils sont « glam ».

En fait, dès la sortie du Roxy Music ’72, les dés sont jetés. Bryan Ferry, Brian Eno et leurs acolytes ne sont pas des pisses froid. Si Re-Make / Re-Model peut laisser planer un doute et pousser l’ado désespéré à sortir le buvard qu’il a dans la poche pour le gober, dès Ladytron (piste 2) on est guéri et on a qu’une seule envie : aller draguouiller de la 68arde un lendemain qui chante dans un café de Saint-Germain et donner un sens à sa vie (appart, mariage, enfants, toutou). La suite de l’album (The Bob avec bande son de la bataille d’Angleterre Inside, Bitters End etc…) ne sont qu’appel du pied au bon vieux blues (et pas au r’n’b à la mode Stones), au rockabilly ou encore (si si, à l’écoute c’est flagrant) aux pièces de piano de Schönberg (faut dire que Brian Eno, niveau touches noires et blanches, il s’y connaît au moins autant qu’en musique contemporaine et expérimentale).

Toujours est-il que l’orientation de Roxy Music va clairement prendre la direction des dancings londoniens puis continentaux et fuir la routine des communautés où des écervelés dansent dans les prairies. For your pleasure est un hymne à la femme, la vraie celle sortie d’un roman de Depestre ! D’ailleurs, au bout de la panthère, en couverture de l’album, c’est Amanda Lear petite amie de Ferry à l’époque. Amanda n’était pas réputée pour traînailler dans des repères de jeunes chevelus, mais plutôt dans la factory ou dans le lit du maître à fine moustache. Une preuve qu’on peut haïr l’amour multiple et le pratiquer en misant tout sur la simultanéité des rapports et des partenaires…

For Your Pleasure

Et hop, direction Stranded. Toujours 1973, mais nouvelle copine de Bryan en couverture : Marilyn Cole (playmate de l’année) – Bryan ne tape pas dans les fonds de tiroirs. Là un cap est définitivement franchi, raus Brian Eno (parti faire mumuse avec le Loup de Prokofiev, David Bowie et surtout le génial John Cale). Cet album est le meilleur de Roxy Music et le plus « glam ». Alors que la fièvre hippie s’empare des franzouses dans le Larzac et qu’outre-atlantique le mouvement (qui n’en finit plus d’agoniser avec ses albums dégénérés) tente de survivre à la disparition de Morrisson et Hendrix et de surmonter la déprime d’un Neil Young lassé de voir ses potes mourir d’OD ; Roxy Music par décret de Bryan Ferry matte de haut (comme à New-York) cette belle Europe : sale, à bout de souffle, épuisée, colonisée et destituée de son statut d’espace romantique : A song for Europe.
Et là, autant le dire tout de suite, c’est la dépression. L’état de Bryan Ferry pendant l’enregistrement est bien pire que celui du maréchal Von Paulus le 31 janvier 1943 ou que la détresse d’Agénor au lendemain de la visite de Zeus à Sidon.

La contre-culture se situe quelque part dans ces géométries obliques. Pas forcément dans les petites phrases de Bryan Ferry (grosso modo : « oui j’aime bien Riefenstahl, c’est une grande artiste et les architectes du Reich étaient doués ») ou dans le baptême de son studio d’enregistrement londonien « Führer’s bunker »…
Bryan est-ce bien raisonnable ?
La contre-culture est là, à la manière d’un Lou qui part précipitamment de San Francisco préférant la pluie New-Yorkaise et son héroïne que les partouzes enfumées de la maison bleue : il y a contre-culture parce qu’il y a rejet de la culture dominante.

Imaginer un mec en 1973 chanter :
« Tous ces moments
Perdus dans l’enchantement
Qui ne reviendront
Jamais
Pas d´aujourd’hui pour nous
Pour nous il n’y a rien
A partager
Sauf le passé »

… c’est comme imaginer un festival Klezmer dans le Munich de 1941. Le temps passe mais les totalitarismes restent.

Au fond, ce qui est important dans la musique de Bryan Ferry (et de sa gang) c’est réellement la donne culturelle et sociale, en gros : « l’homme est l’homme d’une seule femme à la fois, la musique n’est pas née à Woodstock, les hallucinogènes ne sont que des conneries de faibles, l’Europe est bien plus sexy que le nouveau monde, une belle femme épilée c’est bien plus classe qu’une perchée avec des poils sous les bras et des fleurs dans les cheveux ».

Sans être classique, Bryan Ferry est un dandy décadent, tout comme Roxy Music était l’archétype de l’artifice. Ferry pourrait lire Huysmans, il pose à côté de belles anglaises (les voitures hein) et chante des chansons d’amour sur fond de saxophone. C’est le sens de Country Life (1974) où il est clairement dit qu’il est mieux de se promener dans une prairie texane que de boire de la vodka pomme au VIP Room (ok, le discours est un peu actualisé).

L’une des particularités du glam-rock c’est bien de broyer la contre-culture devenue institution. Ceux qui ont eu un jour 16 ans et qui croyaient être rebelles parce qu’ils écoutaient Jefferson Airplane en fumant des pétards comprennent très vite (à 19 ans maxi) qu’ils étaient aussi conventionnels que des colonnes d’électeurs UMP. Sans doute ce raisonnement peut-il être tenu de manière empirique parce que quelque part, parfois, dans n’importe quelle bande d’ados boutonneux sommeille un mec dont le grand frère ou le père balance un cd du Velvet Underground, de Queen, de Roxy Music ou d’Iggy et qu’un soir où tout le monde est défoncé le cd se retrouve dans la platine. La magie opère, il est plus facile de résoudre les problèmes hormonaux sur du Roxy Music que sur « The End », il est plus facile de cuver sa bibine sur « Perfect Day » que sur « White Rabbit » et il est plus facile de se dépenser sur « The Passenger » que sur du Jethro Tull.
Le glam-rock et l’un de ses évêques, Bryan Ferry adoptent l’attitude d’un Jiminy Cricket du rock.

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2 commentaires

    Silasvegas  | 15/02/10 à 21 h 13 min

  • Merci pour cet article ! Je réalise en ce moment un exposé sur la contre-culture, en tapant une recherche sur google je tombe sur ‘envrak’… hahaha
    J’étais déjà lecteur, mais cet article m’avait échappé !
    Je respecte le copyright et je dirais juste à mes camarades de classe de venir faire un tour sur envrak’; si ça n’avait pas était pour deman j’aurais bien mis un extrait…

  • Holden  | 16/02/10 à 2 h 36 min

  • “Respecter le copyright ?” ? Wow, on voit que t’es un ami, toi ! Tu sais que tu peux citer de courts passages d’articles ;) mais c’est aussi biens i tu fais tourner l’adresse.

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