Shurik’n : “Le rap, la meilleure des écoles”

27/07/13 par  |  publié dans : Artistes, Musique | Tags : , , , , ,

ShuriknGardanne

Le service municipal de la jeunesse de Gardanne (“petite” ville de 20 000 habitants dans les Bouches du Rhone) ne fait jamais les choses à moitié. Quand les animateurs décident de monter un atelier slam, ils invitent Abd Al Malik. Pour initier les jeunes au djembé, ils font venir Adama Dramé (l’un des plus grands djembéfolas au monde) du Burkina Faso. Quand il s’agit de proposer une initiation au rap, c’est Shurik’n, du groupe mythique I Am, qui fait le déplacement. Quant à savoir si les principaux intéressés – la jeunesse gardannaise – mesurent leur chance… Il suffit de s’attarder quelques minutes sur leurs trognes béates d’admiration, laissant place, à mesure que la familiarité avec la star s’installe, à une fascination timide puis à la franche décontraction. Car Shurik’n a beau en imposer – avec I Am, il a simplement marqué l’histoire du rap français – le bonhomme est d’une humilité sans borne, et même si le terme est galvaudé, il est surtout approprié : Shurik’n est un homme “simple”. Normal. “A Gardanne ? J’y viens souvent. Je connais bien. Ma femme a un stand sur le marché, le dimanche“. Les habitants le croisent régulièrement, tout heureux de voir que les célébrités s’intéressent à leur ville, coincée entre Aix la mégalo et Marseille la populo. Quand Shurik’n vient acheter sa baguette dominicale, on les imagine sans peine lancer des supputations hasardeuses : “Il est connu, lui, non ? Je crois que c’est JoeyStarr“. Si on se plait à imaginer ce type de confusion, c’est parce que dans les années 90, les médias ont pris un plaisir infini à mettre en concurrence les groupes phares, I Am et NTM, piliers d’une discipline polarisée – les rigolos dans le sud, les bad boys à Paname. Dans le temps, on avait du mal à choisir, alors on écoutait les deux. Aujourd’hui, NTM a disparu. I Am revient, et c’est un événement. L’album “Arts Martiens” est sorti il y a trois mois. Quelques jours avant d’atterrir sur Terre, ce nouvel opus faisait déjà bruisser les réseaux sociaux des meilleurs rumeurs concernant sa qualité – qu’on disait, à raison, exceptionnelle. I Am va écumer les scènes, les plateaux, les ondes radio. I Am va faire du bruit, va faire péter les températures estivales. I Am va tout casser, sauf l’ambiance. Mais Shurik’n s’en fout. Il est à Gardanne, et pas pour faire la promo d'”Arts Martiens”. Il est là parce que de temps à autre, il aime se poser. Et tant qu’à faire, prendre le temps d’expliquer aux jeunes comment rapper, pourquoi rapper, leur apprendre que le rap, ça ne sert pas uniquement à niquer sa mère, mais aussi à faire œuvre de poésie. Brève rencontre avec le maître, le temps d’une pause clope.

ShuriknGardanneC’est important, pour vous, d’aller à la rencontre des jeunes passionnés de rap ?

C’est très important, parce que le hip-hop est une culture de proximité, faite par et pour les gens. Ces jeunes là aiment écrire. Souvent, leur niveau est super bon, mais ils ont besoin et envie de conseils. Nous, quand on a commencé, on n’a pas eu ces rencontres avec les aînés. On s’est fait tout seuls car il y avait peu de groupes de rap à l’époque, donc aujourd’hui, c’est bien de le faire. Et puis je trouve que dans beaucoup de cas – et Gardanne n’échappe pas à la règle – la solution pour une ville, c’est la culture. A chaque fois que c’est possible de mettre ça en avant, on le fait, on se déplace volontiers. On sait très bien que quand la culture déserte, ça donne la place à plein d’autres choses beaucoup moins fun.

Ces jeunes n’étaient pas nés quand est sorti “L’école du micro d’argent”. Pourtant, ils vous regardent avec des étoiles pleins les yeux. Ça vous fait quoi ?

Ça fait vieux… Sérieusement : c’est juste une passion commune. Un échange autour de la musique. On fait la même chose, quels que soient nos âges. Seulement moi je la fais depuis 25 ans. En ce moment, on est en répétition, donc je fais exactement ce que je fais faire aujourd’hui à ces jeunes. Je prends mes textes, je les mets en scène, je vois comment je dois les interpréter. Là c’est pareil. On n’a pas de rapport professeur-élève. J’ai plus d’expérience, donc je la partage, mais pour beaucoup, en tout cas en écriture, ils n’ont pas grand chose à apprendre. Ils ont des choses à dire et ils les disent bien. C’est une génération qui est née avec cette musique, née avec l’écriture, et donc qui a appris parallèlement à l’école, mais malheureusement l’école ne sait pas toujours donner envie aux enfants d’aller lire des livres, acquérir du vocabulaire pour écrire. Le rap arrive à le faire. Alors on va pas s’en plaindre.

La culture hip-hop n’est pas représentée dans la programmation de Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture. Ça vous met en colère ?

Oui, bien sûr. Énormément. “Urbain” veut dire “non hip hop”. C’est l’impression qu’on a, nous. Alors que “urbain” c’est avant tout le hip hop. Je trouve qu’au jour d’aujourd’hui, même si je suis très ouvert et que je n’ai rien contre les autres styles de musique, si on parle de rap, à Marseille, l’urbain, c’est essentiellement des DJ. Alors que tout au long de ces dix dernières années, il y a eu quand même une tripotée de groupes venant de Marseille, revendiquant leur attachement à cette ville, et qui en portent bien haut la flamme partout où ils vont. Pas seulement nous : la FF, 3ème Oeil, Psy 4, Sopra, Kenny Arkana… Il y en a plein qui portent la flamme de Marseille. On est un paquet à avoir été très médiatisés et à avoir essayé de ramener tant bien que mal tous les projecteurs sur la ville. Bizarrement, il n’y a aucune reconnaissance de tout cela. On a essayé, pourtant, on est allés aux premières réunions préparatoires de MP13. Quand on a vu comment ça se passait, on s’est dit “c’est bon, ça va encore être la même chose“. On se retrouve avec une capitale de la culture, et en ce qui concerne la culture urbaine, ça sera plutôt la capitale de la musique électronique – parce que le rap, selon eux, n’est pas une musique électronique… Le rap est le premier courant musical à utiliser les samplers et les ordinateurs, mais bien sûr, c’est pas une musique électronique… Que voulez-vous… Quand on parle de capitale de la culture, et qu’on ne voit pas une note de rap, alors que c’est la musique la plus écoutée dans la ville, celle qui a le plus fait parler de Marseille à travers le monde, tout est dit. Tout est là.

Pour les élites et les politiques, le rap est encore une musique de mauvais garçon, non ?

Pour eux comme pour beaucoup d’annonceurs, qui retirent leurs pubs de certaines radios qui passent du rap. Pour eux c’est une musique qui ne concerne qu’un groupe de gens, et ces gens-là, ils ne veulent pas en entendre parler.

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Que pensez-vous de l’effort consenti par les Victoires de la Musique, qui ont créé il y a plusieurs années une catégorie “musiques urbaines”?

On a nous a construit un petit parc juste pour nous. On nous a mis un toboggan à côté de Luna Park et on nous a dit “bon, les enfants, les grands manèges c’est pas pour vous, amusez-vous avec le toboggan“. C’est un peu ça, quand même… Alors que cette musique, cela fait 25 ans qu’elle occupe le panorama musical français, et ça fait 25 ans que c’est une des musiques qui fait la plus grande utilisation de la langue française. C’est paradoxal.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération de rappeurs ?

Je trouve que c’est bon esprit. J’aime bien ce que font certains d’entre eux, notamment Youssoupha. Ce sont des groupes qu’on connait, qu’on a vus sur scène, on les suit depuis pas mal de temps. Ils ont de l’énergie, et ils ont les outils, comme Internet. Et puis cette veine-là, c’est celle à laquelle on correspond le plus, parce qu’il y a un souci d’écriture, de contenu, de ne pas dire n’importe quoi. Il y a une vraie vision. Ces gens là parlent de hip hop. Ils parlent pas de rap, c’est pas pareil. Le rap est une discipline de la culture hip hop, comme le graff ou le Djing.

La rivalité que les médias ont créée dans les années 90 entre le rap parisien et le rap marseillais existe t-elle encore ?

Non. Elle n’a jamais existé dans le sens où en fait, on n’a jamais répondu. Mais c’est vrai qu’il y avait une réelle volonté à une période de monter les deux pôles l’un contre l’autre. On a fait comprendre qu’il y avait des choses qui devaient rester dans les stades de foot et pas au niveau de la musique. Certains n’ont pas compris, les journalistes étaient insistants. Libre à l’artiste de répondre ou non à leurs questions. Nous, on a considéré qu’on avait des choses plus intéressantes à dire.

De tous les grands groupes de rap français de la grande époque, I AM est le seul à être encore là. Vous avez un secret de longévité ?

Je ne sais pas. On y réfléchit pas trop, c’est sans doute pour ça que ça fonctionne. Tous les jours on est bien contents de faire ce qu’on fait. Et puis on prend notre musique très au sérieux, mais nous on ne se prend pas du tout au sérieux. On est comme des gamins en colonie en permanence.

Shurikn

L’humour, c’est un peu votre truc, non ? Vous avez prouvé que le rap ne consistait pas uniquement à “taper sur la société”.

C’est vrai. Le rap peut servir à ça. Nous on ne se gêne pas pour le faire. On a jamais eu peur de se positionner ou de s’engager. Mais pas seulement. On peut aussi y mettre de l’humour.

C’est ce que beaucoup de groupes actuels ont tendance à oublier, non ?

Je ne te le fais pas dire. Certains ont des discours un peu light. C’est pour ça que je me retrouve davantage dans les artistes dont on parlait tout à l’heure, comme Youssoupha. Lui, vraiment, je l’apprécie beaucoup.

Même si vous n’êtes pas à Gardanne pour ça, parlez-nous de votre nouvel album.

On l’a écrit entièrement à la Cosca et on l’a mixé à New York, où on l’a construit toujours dans le même esprit qui nous anime depuis les débuts. On s’est enfermés pendant trois mois pour créer une quarantaine de morceaux. Il fallait au moins ça pour dégrossir ensuite. On l’a fait surtout pour les fans. Avant la sortie, il y avait déjà des morceaux qu’on a mis sur le Net et qui ne sont pas sur l’album. Des teasers, des petits cadeaux pour ceux qui nous attendaient. Cet album, on en est très fiers.

(Photos : Holden)

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