Sigur Ros, 6ème : Valtari (et nous aussi)

06/06/12 par  |  publié dans : Albums, Musique | Tags :

Inni mer syngur vitleysingur (En moi un fou chante)

Et voilà. Enfin ! Quelques longs mois après la sortie du combiné live (double album+dvd) Inni, les Islandais sous acide nous livrent leur 6ème bébé très attendu, le somptueux Valtari (comprenez à peu de chose près « Rouleau ») sorti le 28 mai chez EMI . Rouleau compresseur ? Rouleau de la vague, des remous aquatiques? Si on s’en réfère à l’artwork du cd résolument tourné vers le monde onirique et marin, il y a des chances. En effet, un bateau fantomatique hante la pochette, semblant briser une glace polaire pour s’échapper vers un firmament sombre et étoilée.

Nous décollons donc avec les Sigur Ros. Le thème du voyage est omniprésent. Celui de la rêverie aussi. Ce qui ne nous étonne, il faut l’avouer, qu’à moitié si on connaît la discographie « contemplative » de ce groupe fondé au milieu des années 90 à Reykjavík et qui a su repousser les limites du courant dit « Post-Rock » (incarné par les écossais Mogwai mais aussi les japonais de Mono par exemple). Car les garçons nourris au rock progressif, sont aussi influencés fortement par la musique classique, voire minimaliste. Ce qui leur donne un son unique. Éthéré. Comme venu d’ailleurs, la voix elfique (on parle de falsseto, technique vocale utilisant le registre le plus aigu) du leader- chanteur Jonsi transporte les gouttes de musique très loin dans l’évasion et l’inconscient. Sigur Ros est un mystère. Et leur musique est une énigme, qu’on parvient à apprivoiser au fil des écoutes.

A l’image d’une terre natale faite de feu et de glace qui attire autant qu’elle impressionne, le son Sigur Ros trouble profondément. Ou ennuie ceux qui ne prennent pas le temps de déverrouiller leur imaginaire intérieur. On peut se dire qu’au fil des albums, c’est toujours un peu pareil. Mais quand leur musique touche, elle le fait pour de bon, et durablement. On n’oublie pas si facilement un coup de foudre.

Il était une fois… la rose de la victoire

Revenons un peu sur une histoire magique. En 1994, quatre garçons dans le vent glacial de Reykjavik décident de monter ce qui sera un des groupes phares (mais confidentiels, du moins au départ) des années 90 et 2000. Leurs noms : Jón Þór Birgisson dit Jónsi (chanteur et guitare électrique), Georg Hólm dit Goggi (guitare basse), Kjartan Sveinsson dit Kjarri (claviers) et Orri Páll Dýrason (batterie), qui quittera la formation en 1999 et sera remplacé par le non moins imprononçable Ágúst Ævar Gunnarsson. Comme il faut bien trouver un nom de groupe pour simplifier le shmilblick, on lui donne le nom de la petite sœur de Jónsi, tout juste née: Sigurrós (qui, traduit en anglais donne Victory Rose).

L’histoire débute donc avec Von (‘Espoir’), album aux accents expérimentaux qui sort en 1997 en Islande (il faudra attendre 2004 pour qu’il paraisse aux États-Unis et au Royaume-Uni). L’essai ne tarde pas à être transformé avec le second opus, Agaetis Byrjun (‘Un bon début’), considéré par beaucoup et à juste titre comme un chef-d’œuvre. Les bases de ce qui fait le son Sigur Ros y sont en effet posées : le jeu de la guitare à l’archet et la riche orchestration classique, à base de violons, deviennent les marques de fabrique d’un groupe qui en étonne plus d’un.

“Islandais de l’espoir”

De bonnes critiques de la presse spécialisée, un superbe accueil public ainsi qu’un coup de pouce de Thom Yorke (leader de Radiohead) devenu archi fan (la collaboration entre les 2 groupes est d’ailleurs toujours d’actualité aujourd’hui), et la machine scandinave est lancée. Suit, en 2002, la sortie de l’album ( ). Un opus un peu ovni par bien des égards. Enregistré dans le studio personnel du combo (installé dans une piscine désaffectée de Álafoss, dans la banlieue de Reykjavik), ce troisième album au titre énigmatique a la particularité de n’avoir aucun nom de morceaux sur la pochette. Musicalement, sa tonalité se fait plus brute et plus pesante. Et surtout, il est intégralement chanté en vonlenska, pseudo-langage inventé par Jónsi. Pseudo car il ne s’agit en réalité que d’une suite de sons collant à la musique n’ayant aucun sens mais ayant par contre une sonorité proche de l’islandais (On peut cependant trouver sur le site officiel du groupe des traductions de quelques textes, en général des odes à la nature, à la famille, à l’enfance, à l’amour et aux jours meilleurs).

On pourrait traduire ce mot-valise par ‘Islandais de l’espoir’ (von signifiant ‘espoir’ et le suffixe –lenska rappelant le mot íslenska (‘islandais’) « Je l’ai appelé comme cela parce que la première fois que j’ai chanté comme ça c’était sur Von. Je pense que personne ne peut comprendre sauf moi. Ou, tout au moins, les gens comprennent par eux-mêmes, de leur propre manière. Tout le monde entend une signification différente. » dixit l’intéressé. Bref, inventer, construire et faire exister sa propre langue, ça c’est quand même fort comme acte artistique ! N’est pas Tolkien qui veut.

Après un passage à vide, notamment lié à une notoriété soudaine imprévue, les gars reviennent en forme, encore surpris et reconnaissants d’un tel engouement, en livrant à leurs fans l’envoûtant Takk (‘Merci‘). Nous sommes en 2005, et leur œuvre, faite de mélodies accrocheuses et d’envolées lyriques n’en finit pas d’émerveiller. C’est un univers d’une délicate et authentique beauté que l’on prend plaisir à redécouvrir à chaque fois. Comme pour remercier le destin, la terre qui les a vu naître et leurs habitants, deux semaines de concerts sont alors organisées (de Reykjavik aux endroits les plus reculés d’Islande, parfois en pleine nature au milieu des volcans) qui donnent naissance au documentaire Heima.

En 2008, ceux qui « jouent inlassablement avec un bourdonnement dans les oreilles » (traduction de leur cinquième album – et sans doute le plus pop de leur carrière- Með suð í eyrum við spilum endalaust ) sont même censurés pour avoir tourné un clip complètement nus. On est Rock’n roll ou on ne l’est pas. Si l’infatigable Jónsi prend un peu le large pour concrétiser des projets solos (Jónsi and Alex, réalisé avec son compagnon Alex Somers et Go, qui connaît en 2010 un joli succès médiatique), le combo se retrouve pour sortir l’album live Inni en août 2011 et pour travailler sur leur 6ème opus : Valtari. Cela fait donc 4 ans que les fans attendaient le nouveau bébé d’un des groupes les plus surprenants et innovants de ces dernières années.

Une avalanche au ralenti

C’est avec cette vision très cinématographique (ce n’est pas pour rien que leur travail est très courtisé par le cinéma et les réalisateurs, le dernier projet en date étant la B.O composée pour le dernier film de Cameron Crowe, We bought a zoo) que les membres du groupes ont évoqué dans la presse leur album, Valtari, sorti dans les bacs le 28 mai 2012.

Et en l’écoutant, c’est effectivement un peu le sentiment que l’on a. Comme si l’on regardait une vieille peinture de paysage. Un paysage que l’on connaît, mais on ne sait plus vraiment d’où. La madeleine de Proust opère : c’est confus, mais ça réjouit, ça rassure. Valtari est un album qui se veut être un retour aux sources. Retour à la glace, au minimal, à l’éloge de la lenteur (on pense à l’atmosphère contemplative de Takk).

On pourrait se dire au premier abord que l’ensemble manque de piquant et de fougue. Flottant, peut-être encore plus introverti que les précédents, on a l’impression, à l’instar du bateau qui s’envole de la pochette, de décoller lentement vers quelque chose d’encore imprécis. Lumière ou obscurité, à nous de voir. Sans doute un peu des deux. Mais au fil des écoutes, on est médusé par le charme de l’éternel paradoxe. Car il y a chez Sigur Ros – et ce depuis le début- des sauts dans les flaques (la chanson Hoppippola), des bottes de foins (Heysatan), des rangées de bateaux (Ara batur) mais aussi des somnambules, des cauchemars obscurs et l’espoir d’un monde après la mort.

Calme, mais “intensément émotif “

Composé de 8 titres, Valtari est une suite de petits chapitres contemplatifs, parfois lents et muets, parfois un peu plus rythmés. Le planant Eg Anda ouvre la marche avec ses murmures si typiques. De longues plages atmosphériques, texturisées de chœurs (très présents dans Dauðalogn) et de pianos continuent l’ascension. Des cordes graves, des tambours battant comme un rythme cardiaque serein, des bruitages discrets (comme si la pluie tombait elle aussi au ralenti, notamment dans le très beau Rembihnútur) invitent à la rêverie et à l’introspection. Ça se veut poétique et quelques rares fois épique. Le groupe nous avait habitué à nous injecter une bonne dose de crescendos se terminant en de jolies cacophonies et envolées hyper lyriques. Toujours vaporeux, cet album est cependant un peu plus calme que les précédents (moins de batteries et de cordes), ce qui n’enlève rien à l’intensité émotive de l’ensemble.

L’échappée belle se clôt par un morceau au piano (Fjögur piano) infiniment doux et délicat. Le tout, porté par cette voix toujours aussi « hors de ce monde », invite, sans rien dire parfois, à se mettre en mode pause et à laisser de côté le rythme effréné de la vie moderne. A écouter et s’écouter. A rêvasser et vivre un peu. L’album sonne donc un peu comme une ode à la conscience du temps. Celui qui passe évidemment, mais aussi celui qui nous est encore imparti . Au final, Valtari, et nous aussi : de béatitude. Les frissons sont toujours là.

Sigur Ros est donc définitivement un groupe qui teste notre patience et qu’on doit prendre le temps d’écouter. Mais une fois le ticket acheté, que le voyage est beau !

Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, le band entamera une tournée européenne (et mondiale, la première depuis 3 ans) dès cet été avec notamment des dates programmées au festival Rockenseine de Paris (24 août), au théâtre antique d’Arles (11 septembre) ou encore au Bikini de Toulouse (12 septembre).

Un conseil, sur scène, c’est encore plus énorme.

Tracklist de Valtari :

1. Ég Anda

2. Ekki Múkk

3. Varúð

4. Rembihnútur

5. Dauðalogn

6. Varðeldur

7. Valtari

8. Fjögúr Píanó

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1 commentaire

    Emeline  | 14/09/12 à 12 h 44 min

  • Magnifique review de Valtari et très belle présentation du groupe.
    Petite correction: C’est bien Orri Dyrason qui a remplacé Agust Gunnarsson et non l’inverse.
    Je viens de les voir à Arles et Toulouse. Juste du pur bonheur! Magique

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