Abilifaïe Leponaix met la folie en scène

21/07/11 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : ,

Abilifaïe Leponaix s’ouvre sur une scène de ménage crispée. Quatre individus se débattent avec des objets du quotidien, supposés faciliter notre existence : un sèche-linge, un transat, une table à repasser. Mais comment ça s’utilise, ces machins-là ? L’homme est fou d’avoir inventé des outils dont on ne se sort pas !
Pourtant les fous, ce sont bien eux. Quatre schizophrènes qui se côtoient en hôpital psychiatrique, des pilules et comprimés quotidiens aux séances de prise de parole en groupe. Sur scène, chacun expose ses obsessions, ses incompréhensions, raconte ses hallucinations.

La pièce donc, parle du traitement réservé aux schizophrènes par la société et la médecine d’aujourd’hui ; attention, question et sujets hypersensibles. Texte, corps et mise en scène marchent sur une corde raide. Un mot de trop, une grimace exagérée, et Abilifaïe basculerait dans la fausseté. Ce n’est à aucun moment le cas.
Fort du succès rencontré l’an dernier, le spectacle est revenu au Festival d’Avignon ce mois-ci. Rencontre avec l’auteur et le metteur en scène, Jean-Christophe Dollé.

Avez-vous déjà joué Abilifaïe Leponaix au sein d’un hôpital ?

Jean-Christophe Dollé : Dans un hôpital, jamais, mais à l’initiative d’hôpitaux, oui. La réaction des malades est très positive. C’est la question des médicaments qui pose souvent problème. La pièce a un regard très critique sur les traitements et leurs effets, alors que tout le monde s’accorde à dire aujourd’hui qu’il existe des médicaments avec très peu d’effets secondaires. Notre point de vue n’est pas objectif, c’est celui des malades ; or, ils ont tous ce rapport conflictuel au traitement.

Comment réagissent les proches des malades sur cette question ?

Ils y sont très sensibles, car pour les familles, les médicaments sont le seul recours.
Elles sont souvent désemparées, à bout de force, pour ces gens la  prise de médicaments est magique et salutaire. Or bien sûr il doit y avoir un traitement, mais il doit être suivi de très près par des psychiatres. Lors d’un débat, un homme me reprochait d’utiliser l’expression de camisole chimique : « ça n’existe pas, on ne doit pas dire ça ! » Et une malade lui a répondu « Si, pourtant, c’est bien ça »…
La polémique sur les médicaments existe sans la pièce, je ne l’ai pas cherchée, mais je l’assume. La pièce ne dit pas qu’il faut interrompre la prise de médicaments, on n’a pas le droit de prendre cette position-là. Mais ces gens-là souffrent, ils ont une vie dure, et c’est un aspect de leur souffrance.

La première scène de la pièce est une sorte de chorégraphie entre les personnages et un objet du quotidien (chaise longue, cravate…) dont ils n’arrivent pas à se dépêtrer et à se servir.  C’est le monde que nous avons créés qui nous rend fous ?

Le propos « On vit dans monde de fous, qui est le plus fou de tous » est très présent dans la pièce. J’utilise par exemple des extraits de l’émission Le maillon faible. Je ne comprends pas comment on a pu en arriver à inventer jeu où les individus prennent plaisir à s’éliminer, se nuire. Là, on est dans un monde de fous. Cette scène des objets montre aussi l’inadaptation de ces personnes malades au monde tel qu’il est, qui n’a pas été pensé pour eux. Comment ce monde, par des petits riens, peut se révéler très violent.

Retrouve-t-on dans la pièce des témoignages réels, intacts ?

Moi-même je ne suis pas entré dans la structure hospitalière, j’ai utilisé des notes prises par une pyschiatre. Mais par respect pour les malades, je n’ai rien gardé de leur parole. J’ai conservé un fonctionnement de l’esprit : dans les scènes de groupes, les personnages qui parlent au médecin sans s’écouter les uns les autres autres, des thèmes de conversation qui englobent un spectre très large, de ce qu’ils ont vu à la télé aux hallucinations qu’ils ont eues la veille… Je voulais ce fouillis de l’esprit.

Si vous n’êtes pas allé dans l’hôpital pour écrire, comment avez vous imaginé le décor ?

Il fallait un endroit assez neutre, qui puisse représenter plusieurs lieux: une église, un extérieur, un intérieur…
L’idée centrale de la scénographie, ce sont les bâches en plastique. Elle sont très  symboliques ; j’aime beaucoup cette manière, chirurgicale, médicale. Elle évoque aussi l’étanchéité, donc la séparation, entre deux mondes. J’ai beaucoup compris à quel point la séparation pouvait être violente et nuisible pour les malades. Alors que dans les années 70 et 80, les psychiatres ont encouragé l’intégration des schizophrènes dans la cité, on en revient beaucoup maintenant à la mise en quarantaine, au motif qu’il faut protéger la société de ces individus dangereux. D’où la diffusion en début du spectacle du discours de Nicolas Sarkozy (décembre 2008), qui avait fait un tollé dans le milieu psychiatrique, car il remettait au goût du jour des méthodes de répression bêtes et méchantes utilisées contre n’importe quel délinquant.

A la fin, on assiste à une scène muette, dansée, entre deux des personnages. A ce moment, on oublie qu’on est face à des malades…

Je voulais cette progression dans le spectacle : que les personnages quittent leurs oripeaux de fous et qu’imperceptiblement, on puisse se dire qu’ils nous ressemblent, et qu’il y ait une véritable identification. Dans ce duo, juste grâce au mouvement des corps, on comprend la détresse de deux personnes qui voudraient s’aimer mais n’arriveront jamais à se le dire, car les mots sont trop durs. Pour ne pas stigmatiser les malades, j’avais envie que le spectateur puisse se dire, « ça pourrait être moi ».

 

Abilifaïe Leponaix, en tournée l’année prochaine à Biarritz, Belfort…

Toutes les infos sur http://www.fouic.fr/index.html

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