Abou Lagraa, Wonderful One

14/02/18 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , , ,

Wonderful One, le crédo moniste d’Abou Lagraa

Abou Lagraa n’est pas un nouveau venu en Provence, on se souvient de son solo « Ou Transe », de «Nuits Blanches» dans le cadre de Danse à Aix, et de « Fly Fly » créé pour le CCN Ballet de Lorraine en 2001. Puis de « Allégoria Stanza » au Théâtre du Jeu de Paume, de « Matri(K)iss » en collaboration avec sa danseuse « fétiche » Nawal Ait Benalla devenue Lagraa, chorégraphe associée, de son quatuor de hip-hop au Klap à Marseille, du « Cantique des Cantiques » au GTP. Nombre de ses chorégraphies sont au répertoire d’autres compagnies, et sa compagnie « La Baraka » parcourt le monde. Parallèlement il a créé avec Nawal le Ballet contemporain d’Alger en 2010, qui a entamé une tournée internationale.

« Y’a de l’un »

Wonderful One est un manifeste dont l’objet est d’assumer en soi la présence de l’autre, pour chaque être masculin le féminin, et réciproquement.

Au-delà du genre originaire dont tout être vivant est issu, juste après la scissiparité de la paramécie dans l’échelle du vivant, il y a nécessairement avant chacun de nous un mâle et une femelle, sauf pour les escargots qui sont les deux. Même si la médecine vient à point nommé au secours de ceux et celles qui refusent la rencontre hétérosexuelle mais revendiquent néanmoins le “droit” à l’enfant, il faut bien trouver un ovule et un spermatozoïde qui, congelés, ne sont pas totalement à l’abri d’une panne d’électricité. Et le clonage humain n’est pas encore au point. Mais la réalité de la nature n’a rien à voir dans cette affaire depuis que nous sommes des « animaux dénaturés », des êtres de culture. Au commencement était le verbe, et tout de suite après ça se complique. On est ce qu’on dit qu’on est, on peut même le prouver grâce à la chirurgie. Chacun doit faire avec son histoire, ses rencontres, ses fantasmes et les accidents de la vie, ses désirs et son impossibilité à faire de l’un à plusieurs, ou à soi tout seul.

« Ne dis pas trois, ne dis pas deux, dis Un. »

…dit le dernier livre des trois grands monothéismes. Abou Lagraa résout l’équation en postulant que dans trois comme dans deux, y’a de l’un. C’est le parti pris de sa dernière pièce en forme de diptyque, un duo des « garçons » et un trio de « filles ». (C’est ce qu’on dit dans le monde de la danse quand les garçons sont devenus des hommes et les filles des femmes, comme si on voulait croire qu’il sont restés pré-pubères.)

Sa danse est charnelle, elle demande un engagement physique total, à la recherche de la transe qui n’est jamais loin, l’appel des origines. Né en France de parents Algériens, Abou Lagraa n’a eu de cesse que de remonter à la source oranaise, où il a vécu enfant les rencontres fascinantes des Gnawas et les femmes possédées par la transe. Sa danse bouscule les codes, il puise dans la rigueur classique comme dans les ondulations orientales, dans la musique baroque de Monteverdi, dans Oum Kalthum, Sœur Marie Kéyrouz ou les percussions de Fez.

Dans un décors très épuré avec moucharabiehs contemporains modulables, loin de l’illustration, il déploie une partition algorithmique dont il vous appartient d’écrire le texte. Plus que dans tout autre art le postulat de Marcel Duchamp se vérifie : chaque spectateur est appelé à inventer le spectacle puisqu’il n’est ni commenté ni sous-titré. Sauf peut-être par la musique et le chant.

Une très belle broderie orientale contemporaine, vertigineuse, à découvrir ou à redécouvrir, du 6 au 10 février 2018 au Théâtre des Bernardines.

Jean Barak

Avec Ludovic Collura, Pascal Beugé-Tellier, Nawal Lagraa-Ait Benalla, Sandra Savin, Antonia Vitti

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