Hip-hop : rencontre avec un champion du monde

08/03/13 par  |  publié dans : Danse, Scènes | Tags : ,

Fati BenjiMalgré le succès, Fati Benji garde la tête sur les épaules. Ou l’inverse (Photo : K. Limmany)

Les yeux rivés sur son écran d’ordinateur, où il visionne l’une de ses récentes performances en public, Fati Benji porte sur lui-même un jugement très critique: “là, tu vois, c’est pas assez propre. J’ai un moment d’hésitation, ça va pas du tout“, allant même jusqu’à un lapidaire “ah là c’est carrément dégueulasse, ce que je fais!“. Un verdict d’autant plus sévère que c’est précisément cette prestation qui vient de lui valoir… un titre mondial. Une humilité à toute épreuve, doublée d’un évident perfectionnisme, de la part de ce jeune Gardannais de 26 ans ayant érigé le hip-hop en art absolu depuis son enfance. “Le hip-hop, j’y suis d’abord arrivé par la musique. Et puis très vite, je me suis intéressé à la danse” se souvient-il, “j’avais huit ans. J’ai décidé de prendre des cours, avec un professeur bénévole d’une association locale“. Son engouement pour la danse (le break-dance, composante du mouvement culturel globalement appelé “Hip hop”), sera de courte durée. A 12 ans, Fati se tourne vers le football, “comme tout le monde” sourit-il, “mais évidemment, au bout d’un moment, la danse m’a manqué. J’y suis revenu en 2005. A cette époque, j’ai constaté que la discipline avait beaucoup évolué“. Comprendre par là: le hip-hop commence peu à peu à sortir de ses carcans caricaturaux, pour se démocratiser, au delà des seuls “quartiers”. Avec d’autres jeunes Gardannais, qu’il fréquente depuis les bancs de l’école, Fati crée le collectif “Force Obscure”. Un nom qu’ils ne choisissent pas au hasard: “on était des terreurs! On mettait le oaï partout où on passait. On faisait les 400 coups ensemble. Les 4000 coups, même!” se souvient Fati avec un large sourire. “Mais attention” précise t-il, “on n’était pas des délinquants! Juste des gamins. Et puis Force Obscure, il y a un côté Yin et Yang qui nous plaît bien. Un côté Star Wars“.

“Le hip-hop nous a rendu adultes. A 11 ans, on en avait déjà 50”

Fati Benji Chelles Inlassablement, les “gamins” de Force Obscure s’adonnent à leur discipline favorite avec une belle ferveur, même s’il leur manque des locaux adaptés (“on s’entraînait dehors, devant des stades. Là où on pouvait. Faire des démarches, aller voir les assos pour leur demander de l’aide, on n’y pensait même pas“). Mais la passion est là, et l’espoir aussi: celui de participer un jour à un vrai battle – une compétition reconnue, avec des danseurs renommés, des “b-boys”, comme on dit dans le milieu. Peu à peu, Force Obscure prend de l’ampleur, gagne de la notoriété, au niveau local, régional… Une ascension rapide pour le “crew”, et un constat a posteriori très lucide: “le hip-hop nous a rendus adultes. A 11 ans, on en avait déjà 50“. Pas dans les jambes, mais dans la tête. Car comme le serine Fati, “cette culture porte des valeurs magnifiques: la fraternité, le respect, l’échange, le don de soi… Tout b-boy, quelque soit son quartier, sa ville, son pays… se sent avant tout citoyen du monde“. Et il le reconnaît sans mal: “sans le hip-hop, peut-être qu’on aurait mal tourné, comme beaucoup de jeunes autour de nous, qu’on fréquentait avant et qui ont pris un mauvais chemin“. Le chemin qu’a pris Fati, c’est celui de la solidarité – une des fameuses valeurs qu’il défend par le biais de sa discipline. Au sein de “Hip-hop soul style”, structure aixoise dont il est l’un des piliers, Fati met en place des projets à but humanitaire: des spectacles dont les bénéfices sont intégralement reversés à des œuvres caritatives à l’international. Le soutien aux artistes émergents et des cours à destinations des plus jeunes sont également au cœur des initiatives menées. “En plus, ça nous permet de représenter le 13 partout où on va! C’est très important pour moi“.

“On n’y est pas allé pour gagner, mais pour représenter au mieux notre pays”

Récemment, Fati a “représenté le 13” au sein de l’équipe de France – composée de la crème de la crème – à l’occasion d’une compétition parmi les plus importantes de la scène hip-hop: le Chelles Battle Pro, d’envergure mondiale. Sélectionné d’office grâce à son titre de vice-champion de France, et aux côtés de Khalil – montpelliérain de 21 ans détenteur du titre de champion de France – Fati a abordé la compétition sans prise de tête. Et pour cause: “là bas, on danse face à un public de presque 5000 personnes, en présence d’un jury de professionnels, et des chaînes de télé. La plupart des b-boys y vont pour gagner. Pas nous. Être présents, c’était déjà une victoire. Et on avait juste à cœur de faire une bonne prestation. De bien représenter notre pays!” Un état d’esprit qui sans aucun doute, a permis au binôme de séduire public et jury. Après un premier tour éprouvant face à la Chine – “à cause de la pression” – Fati et Khalil remportent leurs battles (dont une demi-finale face au binôme marocain) jusqu’à la finale. Face à eux, l’équipe du Kazakhstan, à la technique irréprochable. A l’académisme appliqué de leurs adversaires, Fati et Khalil opposent une fraîcheur et un sens de l’improvisation – de la comédie, parfois – qui fait la différence.Moi, mon truc, c’est le free-style. C’est aussi savoir tirer parti des faux pas pour les intégrer à la chorégraphie. C’est risqué, mais je crois que ça leur a bien plu!“. Il n’y croyait pas, mais il se rend aujourd’hui à l’évidence : Fati remporte un titre utime. Un titre mondial. Consécration méritée pour ce jeune b-boy qui s’obstine pourtant à se focaliser sur ses failles – indécelables pour un œil non averti – et à ne pas brandir son trophée, y compris sous le nez de ses parents: “ils avaient du mal, au début, à accepter mes choix de vie. Ils avaient peur que cela prenne le pas sur les études. Aujourd’hui, ils comprennent“. Cette humilité, encore et toujours. Une preuve de plus, si besoin était, que le hip-hop est un mouvement culturel méritant qu’on s’y attarde, pourvu qu’on ait l’intelligence de mettre ses préjugés de côté. Et si de nombreuses batailles sont gagnées – grâce à l’implication de passionnés dans le monde entier – la guerre contre les a priori tenaces se mène encore. Prochain combat pour Fati: faire en sorte, avec d’autre b-boys, que le hip-hop devienne une discipline olympique. Avec, pourquoi pas, un nouveau titre à la clé?

La finale du “2 contre 2” du Chelles Battle Pro 2013, remportée par Fati et Khalil pour la France.

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