Colère Noire au Pavillon Noir

15/10/17 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , , , , , ,

La Colère Noire d’Alvaro Restrepo et Marie-France Dieulevin au Pavillon Noir

En proie à une guerre civile interminable, la Colombie n’a jamais connu de paix depuis 1957, année ou une révolte paysanne a été réprimée sauvagement. Constitués en groupes d’autodéfense des paysans ont pris le maquis, conquis et administrés des territoires. Comptez deux groupes révolutionnaires, les FARC et l’ELN, des milices d’extrême droite, un gouvernement dictatorial, les cocaleros qui financent une armée privée : les paramilitaires, les services secrets américains, des millions de personnes déplacées et vous aurez une petite idée de la complexité du problème. On dit en Colombie « nous avons deux principales sources de revenus : l’argent de la drogue que nous vendons aux Américains, et l’argent que nous donnent les Américains pour lutter contre la drogue ».

Une tentative de paix a semblé devoir réussir en 1990, les révolutionnaires sont rentrés dans la vie civile. Les milices d’extrême droite les assassinant un par un, ils ont repris le maquis. Dans une Amérique latine où partout des dictatures étaient installées et soutenues par le grand frère nord-américain avec l’opération Condor, cette guerre civile semblait ne devoir jamais prendre fin.
Une nouvelle tentative semble pourtant en passe de réussir malgré une nouvelle vague d’assassinat systématique des rebelles revenus à la vie civile, syndicalistes et élus d’opposition, rien de nouveau sous le soleil de Satan. Sortis de la clandestinité, ils sont désarmés et exposés. Tout est encore à faire dans un contexte où la « réconciliation » est plus que problématique, les blessures sont profondes et les milices d’extrême droite bien installées. Quand il y a trop d’enfants des rues dans certains quartiers, les « Escadrons de la Mort » procèdent à des “nettoyages”. A l’arme de guerre. Pour eux ce n’est pas un crime, « ce ne sont pas des enfants, ce sont des rats » disent-ils. En Amérique Latine, on compte soixante millions d’enfants des rues, plusieurs millions en Colombie. Un océan de misère et de détresse. Les colombiens de moins de soixante dix ans n’ont jamais connu la paix.

Que faire dans ce contexte apocalyptique ? « Seguir de vivir » répondent les colombiens, continuer de vivre, malgré tout. « Vis comme si tu pouvais mourir demain, d’ailleurs tu peux mourir demain » disent-ils encore.

 

Carthagène des Indes

C’est pourtant dans les pires conditions que les Justes se révèlent, ceux qui inventent des alternatives, des foyers, des formations artisanales ou artistiques. El « Colegio del Cuerpo » est un centre de formation à la danse contemporaine fondé par Alvaro Restrepo et Marie-France Dieulevin en 1997, à Cartagena de Indias sur la côte caraïbe. Elle est directrice pédagogique du CNDC d’Anger, il découvre la danse à 24 ans auprès de Jennifer Muller, Martha Graham, Merce Cunningham et Cho Kyoo Hyun, comme la puissance d’intégration de ce vecteur.
La démarche du « Circo para Todos » de Santiago de Cali rejoint celle du «Collège du Corps » : à travers l’apprentissage d’une discipline artistique exigeante, des enfants en grande détresse doivent apprendre à assumer les contacts physiques et la confiance dans l’autre, renouer avec l’estime de soi et la réussite. Un enfant des rues recueilli dans un foyer qui devient un artiste international ça ne change pas toute la Colombie, mais pour chacun ça fait la différence. C’est à Cartagena de Indias que débarquaient les esclaves noirs pour les grandes plantations. Ils ne sont plus esclaves en droit mais ils sont restés dans une misère noire, proscrits parmi les plus pauvres. Comme pour les afro-américains du Nord, la “négritude” est au sud une question brûlante.
C’est à cette population que le « Colegio del Cuerpo » s’adresse, pariant sur la capacité de chacun à se réaliser, quelle que soit sa situation, pour autant qu’on lui tende la main, et ils le prouvent.

 

Colère Noire

Negra/Anger est un anagramme révélé à Alvaro Restrepo pas le traducteur automatique de son ordinateur, et cet accident fait sens. Noire au féminin en espagnol se traduit pas colère en anglais, colère noire. Sur les musiques et la voix de Nina Simone qui a lutté sa vie durant pour les droits civiques des afro-américains, accompagnés au cours de l’élaboration du spectacle par Lisa Simone, sa fille, ce spectacle aborde la question frontalement, célèbre la diversité, revendique la « Négritude » chantée par Aimé Césaire comme une richesse culturelle et ethnique. « Me gritaron negra » de l’afro-péruvienne Victoria Santa Cruz touche juste.

Une petite fille cannelle ne veut plus être blanche comme son père, elle veut être noire comme sa mère, qui lui assure que dorénavant, elle sera sa petite noire. Ce n’est pas la couleur de la peau qui fait l’humanité. Les deux chorégraphes ont fait le pari fou d’intégrer à ce spectacle et à leurs onze danseurs professionnels vingt et un jeune danseurs amateurs aixois, issus d’une quatrième du Collège Arc de Meyran et d’une première du Lycée Paul Cézanne. Ils ont eu deux semaines et quelques séances pour se préparer. Pour peu qu’on ait l’œil exercé on voit bien la différence entre les amateurs et la troupe professionnelle, mais la magie opère, très vite on l’oublie pour laisser s’installer l’émotion. Au sortir des trois représentations, au moment de la séparation,  les visages des danseurs en herbe étaient baignés de larmes.

 

 

Negra/Anger est un grand moment de danse saturé de sens,  mais aussi  une occasion rare d’apprentissage, de rencontre, de prise de conscience et de convivialité. De ces moments qui changent le cours d’une vie de collégien.

Jean Barak

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