Diderot Bagarre au Théâtre de Poche-Montparnasse

16/04/13 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : , ,

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Une rencontre improbable entre un jeune éclairagiste d’aujourd’hui et le célèbre philosophe libertin, c’est le pari insensé du jeune auteur Régis de Martrin-Donos qui met en scène un spectacle basé sur les lettres du grand homme. Quelle ambition, à tout juste 24 ans, que de s’attaquer à l’abondante correspondance de l’intellectuel (plus de 3000 pages)! Quelle idée utile surtout, car si l’universalité de l’héritage littéraire de Diderot n’est plus à prouver, que dire de l’homme ? Contrairement à ses contemporains (Rousseau ou Voltaire pour ne citer qu’eux) Diderot n’a pas écrit ses mémoires. L’unique moyen d’appréhender l’être humain derrière l’œuvre reste donc de décortiquer sa correspondance intime. « Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie » écrivait Diderot à Sophie Volland.

Rencontrer Diderot…

Pour en faire un spectacle vivant digeste, Régis de Martrin-Donos et Muriel Brot (spécialiste du philosophe) ont eu l’idée d’entremêler aux mots de Diderot la réflexion d’un jeune homme d’aujourd’hui, dans un jeu de miroir où chacun interroge son devenir individuel tout en argumentant sur les thèmes chers au philosophe.

Passée les premières minutes d’acclimatation à l’invraisemblance de l’intrigue (un éclairagiste du XXIème siècle rencontre Diderot dans ce qu’on imaginerait être un théâtre fermé – mais qui pourrait tout à fait être autre chose), on se surprend à envier l’opportunité offerte au jeune homme. Oui, nous aussi on aimerait bien croiser Monsieur Diderot par hasard, et oui nous aussi, on aurait des questions à lui poser si on avait la possibilité de converser avec lui.

Dans un cadre spatio-temporel abstrait (la pièce se situe à la fois aujourd’hui et en 1749, au moment où Diderot perd sa liberté en suite à la publication de sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient) un dialogue philosophique inédit se noue entre deux êtres que 300 ans séparent. Diderot est campé avec grâce par un Jean-Baptiste Marcenac inspiré dont le charisme prend toute la place. On peut être gêné par le décalage entre son interprétation très sobre, mais toujours juste, et le léger surjeu de son partenaire Quentin Moriot, notamment au niveau de la voix. Mais si on arrive à faire abstraction, la magie prend, et plus la pièce avance plus la complicité entre les deux protagonistes devient évidente.

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… et se (de)battre avec lui

A travers ses déclarations amoureuses passionnées et ses réflexions sur la morale et la religion, Diderot prend corps sous nos yeux, dans ses innombrables nuances, avec toute l’ampleur de ses digressions et sinuosité poétiques, profondément habité par ce souffle d’une vie qui ne sait où se poser, ni comment s’arrêter. On se régale de découvrir l’homme derrière l’intellectuel, tour à tour énigmatique, fulgurant, indigné, moqueur. Quel amant était-il ? Quel fils, quel frère était-il ? Ses lettres adressées à son amante, à son frère, à son père, à sa protectrice Catherine II, sont autant de clés pour comprendre le personnage.

On aurait pu s’attendre à ce que le jeune éclairagiste, admirateur du philosophe, se contente de boire les paroles de son maître à penser, mais l’échange qui naît de cette rencontre est bien plus vivant. Le jeune technicien a aussi son mot à dire sur l’amour, la religion, la morale, la vieillesse, la censure ou le sexe. Il ne s’en laisse pas conter, il interroge sans cesse et finit par pousser le grand homme jusque dans ces derniers retranchements. Les rôles s’inversent parfois, l’un devenant la variante optimiste de la dépression de l’autre. Le plateau aménagé en « ring » quadri frontal fait écho à ce combat, un rappel à cette « bagarre » du titre, ce qu’on appellerait au XVIIIème siècle une joute verbale et au XXIème siècle une « battle ».

Il existe bien quelques longueurs, des moments ou l’intrigue s’essouffle, mais c’est malheureusement souvent le lot des spectacles basés sur des correspondances du fait du peu d’actions qu’ils contiennent. L’originalité de la forme (présenter le fil des pensées de Diderot comme un dialogue combatif entre celui qui pense et la jeunesse qui ne craint rien), la scénographie et le jeu de lumière extrêmement travaillé, rythme de manière judicieuse la crudité poétique et drôle de la langue utilisée par le philosophe dans sa correspondance. C’est une pièce pleine de foisonnement, de virtuosité, et parfois de bavardages. Elle condense les opinions avancées par l’écrivain dans sa correspondance et semble donc tout à fait indiquée pour permettre à un public jeune, même s’il ne connaît pas encore bien son œuvre, de se familiariser avec le personnage. A consommer sans modération – à condition d’aimer la philo.

Extrait

AFF-DIDEROT-BAGARREDIDEROT : Le pis est d’exister, et j’existe.
L’ÉCLAIRAGISTE : Pourquoi vous dites ça tout d’un coup ?
DIDEROT : Naître dans l’imbécillité et au milieu de la douleur et des cris. Être le jouet de l’ignorance, de l’erreur, du besoin des maladies, de la méchanceté et des passions. Retourner pas à pas à l’imbécillité, du moment ou l’on balbutie, jusqu’au moment où l’on radote. Vivre parmi des fripons et des charlatans de toutes espèce. S’étendre entre un homme qui vous tâte le pouls, et un autre qui vous trouble la tête. Ne pas savoir d’où l’on vient, pourquoi l’on est venu, où l’on va. Voilà ce qu’on appelle le présent le plus important de nos parents et de la nature…
L’ÉCLAIRAGISTE : La vie ?
DIDEROT : La vie.

Diderot Bagarre, au Théâtre de Poche – Montparnasse
D’après la correspondance de Diderot. Adaptation de Régis de Martrin-Donos et Muriel Brot, avec Jean-Baptiste Marcenac et Quentin Moriot.
Jusqu’au 26 mai 2013 – Durée : 1h20 / Tarifs : de 10 € à 24 €

Plus d’informations sur : http://www.theatredepoche-montparnasse.com/

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