El Flamenco impuro de Rocio Molina

16/05/19 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , , , ,

Rocio Molina

Iconoclastes

La danse contemporaine ne manque pas d’iconoclastes. S’il faut être un petit rat de l’Opéra pour supporter encore aujourd’hui la version classique du “Lac des Cygnes”, celle de Mats Ek qui a bientôt vingt ans fait encore hurler de rire. Celle des Trocks -les Ballets Trockadero de Monte-Carlo- n’est pas en reste. La version de Dada Masilo est plus dans l’appropriation et la transgression que dans la parodie, même si dans ces trois versions les cygnes ont des poils aux pattes. Ne parlons pas de la sud-africaine blanche et facétieuse Robyn Orlin qui semble s’appliquer à tout faire pour choquer le bourgeois. On ne s’étonnera donc pas que, danse toujours vivante en Ibérie et chez nos amis les gitans, le flamenco ait ses propres briseurs d’icônes. A côté du flamenco puro, on trouve le flamenco impuro d’Israël Galvàn et de Rocio Molina.

Caida del cielo

La comparaison s’arrête là: Galvàn expose sa douleur d’être jusqu’à l’insupportable, on se souvient du public fuyant bruyamment la cour d’honneur du Palais des Papes. Rocio Molina est une combattante, une torera. De ces danseuses dont on dit “Elle en a!”, même si l’expression ne laisse plus assez à désirer. Etre une étoile au firmament du flamenco ne lui suffisait plus, elle se dit comme un oiseau de nuit qui tente de se sentir libre à l’intérieur de sa cage. Comme sa cage c’est le flamenco, elle en tord les barreaux, elle repousse les murs, elle ose tout.

Dans sa robe blanche traditionnelle, pieds nus, elle évoque au ralenti, dans le silence, une danse épurée à l’extrême. Elle se traîne au sol, ça ne se fait pas dans cet art là. Quand elle s’en libère, l’Ibère est nue. Elle s’habille en torera, un musicien en survêtement massacre à la guitare électrique et au chant une complainte flamenca. Mais elle improvise, et c’est incandescent.

Caida del cielo

Elle se revêt d’une robe souillée de goudron, dessine au sol des arabesques aléatoires. Le tragique vous traverse, on ne sait si c’est elle qui est tombée du ciel ou si c’est une métaphore de l’enfantement récent dont elle arbore encore fièrement les marques. Donner la vie, c’est aussi donner la mort en perspective.

Peu importe que son univers fut depuis des lustres celui de la danse contemporaine, elle est au tout début de sa révolution. Elle laisse une large part à l’improvisation, “el impulso”, extrapolant à partir d’une maîtrise absolue. Elle est éblouissante et on lui pardonne tout, l’humour et la dérision comme le paquet de chips en guise de parodie de sexe sado-maso. A ce niveau elle peut tout se permettre, la performance est d’autant plus exceptionnelle qu’elle danse avec une sévère entorse de la cheville, qui ne se devine qu’à son bandage et à sa claudication au moment des salut.

Rocio Molina n’est plus une nouvelle venue, elle n’a pas le physique filiforme de la gitane de la Seita, mais c’est une bombe thermonucléaire qui dynamite les codes et les usages. Avec le duende. Le flamenco nuevo est arrivé, et il est impuro.

Olé!

Jean Barak

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