Faut-il couler le vaisseau Toursky?

29/05/19 par  |  publié dans : A la une, Scènes, Société | Tags : , , ,

Du rififi dans la culture à Marseille

Quand Tania Sourseva et Richard Martin ont débarqué à Marseille juste après 1968, il n’y avait plus aucun théâtre, le “T.Q.M.”, Théâtre du Quotidien de Marseille ayant disparu, faute de subsides. Un désert culturel. Ils ont créé le Toursky dans un hangar désaffecté insalubre et inhospitalier, prêté par la Ville de Marseille. Le temps a passé, les maires aussi, Marseille compte aujourd’hui près de cinquante théâtres dont deux scènes nationales, “Le Merlan” et “La Criée”, un Ballet National et de nombreux festivals, dont le “Festival de Marseille” consacré à la Danse, le “Festival de jazz des cinq continents”, la “Fiesta des Suds” et “Babel-Med”, grand marché international des musiques du monde. Ajoutez les festivals plus confidentiels comme le tout nouveau Festival “Flamenco Azul”, le “Caravansérail” de la Cité de la Musique, “Lacho Divano” qui popularise la culture tzigane, pardon aux oubliés. L’offre culturelle est devenue très riche et multiple, elle a su trouver “ses” publics multiples. Ils sont généralement aux rendez-vous, ils en redemandent même. Tout est donc au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Candide

Ça c’est le point de vue de Panglos. Dans la réalité, Babel Med a été coulé par les tutelles, annonçant à moins trois mois que les subventions chutaient de 80%. Le théâtre de Lenche a fermé, le Gyptis a vécu, la “Gare Franche” est devenue une annexe du Merlan. les Bernardines on été récupérées par l’Empire Gymnase-Jeu de Paume-GTP de Dominique Bluzet, un ogre aux talents multiples: comédien, metteur en scène, directeur de théâtres et entrepreneur sur un trône de fer. Lacho Divano a du faire appel aux dons du public pour 2018, en 2019 il a disparu des radars. On s’inquiète pour le Ballet National de Marseille offert à un collectif sympathique de jeunes inexpérimentés, vierges de toute oeuvre, qui doivent faire leurs preuves à l’examen. Du passé faisons table rase, c’est facile. C’est après que les difficultés commencent.

Les murs de Marseille

Toursky

Le Théâtre Toursky est devenu une belle salle de 700 places, profondément ancré dans son quartier de Saint-Mauron, le plus déshérité de Marseille. Il a su emmener au théâtre un public qui n’aurait jamais imaginé y avoir un jour accès. Aux concerts de flamenco il parle espagnol ou calo, pour Misia, portugais, arménien avec Yerso, la nuit de l’Afrique il est plus coloré, avec les Kesaj Tchave, jeunes roms de Slovaquie, il parle Romani, et ainsi de suite. Sans compter les publics assidus et avertis des théâtres de toute la région, comme les fidèles de toujours. Dans l’air du temps, les derniers arrivés portent des gilets jaunes, très étonnés d’y trouver un accueil amical, ce qui n’est peut-être pas du goût de tout le monde. L’accès au théâtre est un luxe inaccessible pour ceux qui ont les fins de mois qui tombent vers le 12, après c’est la disette. Il y a au Toursky des tarifs symboliques pour les plus démunis, à 5€ le spectacle sur les deux tiers de la programmation.

A vocation nationale et internationale, même si nombreux sont ceux qui nous ont quitté depuis, les plus grands artistes de France et du monde entier y sont venus et revenus. Depuis Léo Ferré jusqu’à Myriam Makéba, mais nous n’en ferons pas le bottin: la liste serait bien trop longue. Cinquante ans de ferveur théâtrale, de musique, de flamenco, et même de danse contemporaine. Les théâtres ne peuvent pas vivre du prix payé par le public, il faut faire vivre toute une équipe -voire une compagnie- à l’année, payer les artistes, éclairer et chauffer les lieux, les entretenir et les rénover, soutenir les créations, organiser les actions en direction du tissu social…On ne peut accuser ni la Mairie ni les tutelles de mégoter l’argent de la culture à qui ils distribuent un “pognon de dingue”. La question est de les répartir à bon escient tout en diminuant la voilure. Quand on en est réduit à piquer 5€ d’allocations mensuelles aux étudiants pauvres pour aider les riches à leur donner du travail, que les puciers loués au centre-ville -notamment par un élu de la ville- s’effondrent sur leurs habitants faute d’entretien, les temps sont vraiment difficiles.

Présentation de saison au Toursky

Théâtres et théâtre

La question est donc “où frapper?”. Il y a plusieurs sortes de théâtres. Les nationaux dans les grandes villes, les municipaux dans les villes moyennes, les privés un peu partout, le plus souvent créés par un -ou des- aventuriers passionnés, soutenus par des associations loi 1901 à but non lucratifs. On ne gagne pas d’argent avec la culture, tous sont peu ou prou subventionnés. Les Directeurs et Directrices de scènes Nationales sont nommés par l’Etat et la Ville, les municipaux par la Ville, les associatifs sont dirigés par leurs fondateurs ou leurs héritiers, naturels ou spirituels. Venus du sérail, fussent-ils d’anciens rebelles, les directeurs nationaux et directrices ont été cent et une fois adoubés par les tutelles. Recrutés pour leurs compétences indéniables. Quand ils ruent, ce n’en est pas moins et toujours dans les brancards. Ils savent que ce ne sont pas les placards qui manquent.

Soléa, Flamenco Azul au Toursky

La sébile et le cocktail Molotov

On peut avoir été un héros de la guerre d’Espagne et devenir Ministre de la Culture d’un gouvernement de droite -mais avec de Gaulle tout de même- se plaindre que les artistes viennent le voir avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre, et pour autant créer les Maisons des Jeunes et de la Culture, un immense vivier culturel et social ancré au plus près de la population. Ce temps est passé, il a fallu se débarrasser de l’héritage de mai 68, puis de celui du Conseil National de la Résistance dont plus personne ne se souvient même de l’existence. Mais depuis, un archipel de théâtres indépendants a fleuri sur ce terreau fertile. C’est là que le bât blesse.

Richard Martin Mickaël Lonsdalle au Toursky

Espace Léo Ferré

En visite au Toursky et en campagne électorale, Monsieur Jean-Claude Gaudin, Maire de Marseille, a promis de financer le fonctionnement de la nouvelle salle, “L’Espace Léo Ferré”. Il n’a rien signé, les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient. Richard Martin étant un homme de parole, il n’a pas vu venir le coup, on lui a reproché d’être quelque peu naïf. Dans ce cas, le synonyme est intègre et son antonyme homme politique. En lieu et place, la subvention a été sévèrement réduite. L’équipe du Toursky qui avait programmé la salle s’est trouvée en déficit, les artistes se sont mobilisés pour soutenir le théâtre, en offrant des concerts de soutien. Pour la deuxième année, la subvention a été réduite d’autant. Bien sûr, en arguant des “difficultés de relation récurrentes” avec le théâtre, bien qu’une élue de la ville soit au conseil d’administration. Qui veut noyer son chien…Traduisez “Richard Martin a un caractère de vieil anarchiste colérique, il est temps qu’il prenne sa retraite”. L’équipe municipale a commandé un audit “pour savoir si l’activité du théâtre correspond à la politique de la ville”, après cinquante ans de bons et loyaux services, moult compliments et hommages. Cela a été reçu à juste titre comme une provocation, voire une insulte, et refusé.

Kesaj Tchave, troupe de Roms slovaques au Toursky

On en est là. En mettant le Toursky en très grande difficulté il peut être contraint à la faillite et fermer, la ville pourra alors le reprendre et le doter d’un Directeur bien en cours. Pourquoi pas un GTP-Jeu de Paume-Bernardines-Gymnase-Toursky? En attendant, les amis de Richard Martin se préparent à la résistance, et la nouvelle saison est lancée.

Les Ballets Mosseïev au Toursky

La vie culturelle n’est pas une affaire marginale. Le maillage du territoire par les théâtres, publics, privés, associatifs indépendants, est un puissant levier d’éducation, et pourquoi se le cacher, de paix sociale. La culture coûte cher, son indépendance irrite, il y a longtemps que nous n’avons plus tenté l’ignorance. Peut-être faut-il lui laisser de nouveau sa chance?

Jean Barak

Pour ceux qui souhaiteraient soutenir le théâtre Toursky, suivre ce lien:

https://www.change.org/p/soutien-au-th%C3%A9%C3%A2tre-toursky-qui-entre-en-r%C3%A9sistance-active?recruiter=false&utm_source=share_petition&utm_medium=twitter&utm_campaign=psf_combo_share_initial&utm_term=share_petition&recruited_by_id=2c053e30-7a0f-11e9-b34c-096039b1b34d&share_bandit_exp=initial-15545273-fr-FR&share_bandit_var=v2

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