Floating Flowers, les fleurs flottantes de Po-Cheng Tsai

12/07/16 par  |  publié dans : Danse, Scènes | Tags : , , , ,

Po-Cheng Tsai

Les danseurs du bout du monde font leurs hivernales d’été en Avignon

On appelle ça les hivernales parce que la salle est glaciale, mais au dehors ils ont mis le chauffage à fond.

Ils sont déjà sur le plateau quand vous entrez dans la salle, en jogging ou en tenue décontractée, on connait, tout le monde fait ça. C’est la réponse à une question qu’on ne se pose plus, comment c’est commencer ?

Po-Cheng Tsai

Quand tout le monde et là et que la rumeur s’éteint ils partent tranquillement, la lumière diminue, ils reviennent dans d’étranges tenues. Les femmes sont en justaucorps, les hommes poitrine nue, ils sont tous affublés d’un accessoire qui tient à la fois du vertugadin du tutu et de la lanterne chinoise, mais ils sont de Taïwan. (Accessoirement pourquoi s’obstine-t-on à dire les filles et les garçons ? Ils sont jeunes certes, mais assurément définitivement formés). Ils sont en désordre mais tracent rapidement une diagonale parfaite. Alors tout bascule, ils bougent comme des notes folles sur une partition animée, des rondes, des blanches, des noires puis des croches, ils envahissent l’espace et vous ne savez plus où regarder. C’est furieusement contemporain et pourtant totalement oriental, ça se situe entre le sumo et le french cancan, entre le lac des cygnes aux portés élégants et grands jetés, et le buto déjanté de Dairakudakan. Ils ne redoutent pas non plus les portés circassiens, à la limite du probable et de la danse, limites qu’ils repoussent, créant des chimères au buste gynoïde et au bas androïde. Pire, c’est d’un humour fou, celui qui distille la parodie avec une rare virtuosité.

Po-Cheng Tsai

C’est chorégraphié au cordeau, dans un mouvement perpétuel qui donne le vertige. Progressivement le rythme s’accélère, ça devient une machine infernale qui vous tétanise sur votre siège, vous vous demandez épuisé « mais ils ne s’arrêteront donc jamais ? ». Quand enfin ils s’arrêtent vous êtes soulagés, mais ils reprennent encore et encore, comme ces enfants tellement actifs que vous cherchez où sont les piles pour les enlever.

Po-Cheng Tsai

Extra terrestres

A Taïwan, les fleurs au fil de l’eau sont une cérémonie religieuse populaire, les bateaux en feuille de bananier éclairés par une bougie emportent le passé et vos chagrins avec eux. Si vous vous demandiez pourquoi des danseurs viendraient de Taïwan danser en Avignon vous ne vous posez plus la question après. Ce sont des extra terrestres, on n’a jamais vu ça nulle part. C’est un dépaysement total, un bonheur qu’on n’attendait plus, depuis que notre danse contemporaine est devenue conceptuelle, pédante comme on ne l’est même plus sur France Culture, où il est de bon ton de s’ennuyer ferme pour ressentir profondément son marasme existentiel. Si on ne gratte pas nos plaies nous mêmes, qui va le faire? Eux ont un appétit à dévorer le monde. En matière de danse il n’y a pas que les hivernales en Avignon, et aux hivernales il n’y a pas qu’eux, mais ceux là, ce serait péché que de ne pas aller les voir. C’est une grande claque esthétique qui vous fait réaliser à quel point on vous avait endormi dans la déconstruction structurale des codes de la postmodernité, devenue si conventionnelle et convenue. Il est bon de nous rappeler que l’ennui n’est pas une posture obligatoire.

Po-Cheng Tsai

Soyons juste, en matière d’extra terrestres, il y aura bientôt dans le « In » Marie Chouinard dont le vaisseau spatial s’est posé à Québec, à voir sans faute si ce n’est pas déjà complet. Bonne nouvelle, l’art de la danse n’a pas dit son dernier mot, même si paradoxalement ils ne parlent pas,
ils le font.

Épiphanie en Avignon.

Po-Cheng Tsai

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