La belgitude de Jan Fabre

15/04/19 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes, Théatre | Tags : , , , ,

Les danseurs et comédiens survoltés de la troupe Troubleyn” de Jan Fabre ont occupé le Théâtre des Salins de Martigues ces 12 et 13 avril 2019, dans le bâtiment conçu par Xavier Fabre, homonymie de pur hasard.

Depuis toujours, Jan Fabre sent le souffre. Mais il est aujourd’hui impossible de faire l’impasse sur “l’affaire”: une pétition signée pas vingt danseurs et danseuses qui ont quitté la troupe, concernant -pour le moins- des “comportements inappropriés” du chorégraphe. Le pire pour une personne qui se déclare victime est qu’on mette en doute sa parole. Le pire pour une personne accusée est qu’on ne présume pas -a priori- de son innocence. Le pire pour un journaliste est de prendre parti, quoiqu’il en pense. Nous postulerons donc que, si nécessaire, il appartient à la justice de faire son travail, au mieux pour autant qu’elle le puisse, et briserons là ces prolégomènes incontournables pour parler de proposition artistique. Répétez après moi la formule magique: “dans la justice de mon pays, je crois”.

Belgian Rules

“Belgian Rules” est une pièce conçue, dirigée et mise en scène par Jan Fabre. Pièce de théâtre très dansée plus que chorégraphie, performance hallucinante de près de quatre heures des comédiens danseurs et danseuses, extrêmement mise en scène, érudite et savante. On y croisera toutes les grandes figures de la belgitude, des grands peintres aux grands chanteurs, Brel Stromaé ou Adamo, en passant pas les frites à la graisse d’où surgit nue la métaphore de la Belgique, et la bière qui coule à flot.

Terre de carnaval

La Belgique est terre de carnaval, des Gilles de Binche, des blancs Moussis de Stavelot, des majorettes bleues, des Haguètes de Malmedy, des noirauds de Bruxelles, black faces de pays colonial, ils sont tous là. Cela suffirait amplement pour un seul spectacle. Mais Jan Fabre veut tout dire de la Belgique et il en dit beaucoup. On n’a compté en quatre heures que trois fuites vers les commodités de spectateurs au bord de l’accident, ils sont d’ailleurs tous revenus.

Transition oblige, le chorégraphe fidèle à sa légende cite “Histoire des Larmes”, dans un tableau de Magritte où il pleut comme danseuse qui pisse, sous un parapluie. Nue comme la main, mais bicolore. C’est la marque du Maître, déranger, provoquer, tout oser, parfois trop, comment savoir, question de limites du spectateur ou du protagoniste. “Vous êtes les guerriers de la beauté” dit-il à ses danseurs, on n’est pas loin d’y croire.

Il déplace les limites entre le bon goût, la décence, la pudeur et la grossièreté, truculent et rabelaisien en diable. Visionnaire. Et sans doute également, les limites entre le fantasme et la réalité. Quoique, un certain Lacan qui n’était pas belge professait que “le fantasme, c’est la réalité”. Il ne sera ni le premier ni le dernier à se prendre pour lui même.

Terre de culture

Bruegel n’est jamais loin, le fantastique côtoie le grotesque, une femme nue tient en laisse un porc gras, une autre fait des bulles de savon avec un godemiché, des encensoirs se balancent entre les jambes des acteurs et danseuses nus, des pigeons discoureurs récurrents traversent toute la pièce. Ils sont symboles de paix, messagers sauveurs en temps de guerre, mais conchieurs méprisés et pourchassés en temps de paix.

Fabre est radicalement iconoclaste, il attaque la bonne conscience des ecclésiastiques, de l’Etat Belge marchands d’armes qui n’est pas responsable de leur mésusage, de l’argent sale issu du pillage des colonies, des héros criminels galonnés qui envoient par centaine de milliers leurs soldats à une mort inutile, on rit, et le rire s’étrangle sur un monceau de cadavres.

O tempora o mores

Fabre est un militant de toutes les causes “humanitaristes”: face aux règles absurdes implicites de la Belgique il pose celles du respect de l’humain. D’aucuns trouvent cela convenu, primaire et préchi précha. S’ils sortaient de leur petit cercle de confort pour écouter ce qui se prêche quotidiennement dans les bistrots comme la rumeur sourde et brune qui monte de toute l’Europe, “Anne ma sœur Anne si tu savais ce que je vois venir…” ils en reviendraient peut-être là eux aussi.

Tempus fugit

Il prend son temps, l’étire à la limite des forces de ses “guerriers”. Si vous acceptez le jeu: tirer la corde jusqu’à la limite où elle casse, vous entrez en empathie avec les acteurs, l’oeuvre et le maître, emporté par un délire d’images visionnaires flamboyantes. Ce n’est pas donné à tout le monde. Le monde selon Fabre est violent, absurde, iconoclaste, provocant, impudique, la nudité y est omniprésente. Personne n’aime à se laisser rappeler que nous naissons nus.

Samedi c’était la dernière représentation de “Belgium Rules”, heureux les derniers privilégiés qui ont pu la voir.

On n’est pas obligé d’aimer l’auteur ou l’oeuvre, ni même de venir voir le spectacle. On voit toutes les ficelles, les procédés et les tics ne trompent personne, mais ça bouscule, et le génie est là. C’est insupportable et somptueux.

Jean Barak

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