La gravitation universelle selon Angelin Preljocaj

17/10/18 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , , , ,

« Gravité »

Les aventures gravitationnelles d’Angelin Preljocaj

Une danseuse enceinte de cinq mois et demi -selon les mamans expérimentées- dont la modification du centre de gravité n’interdit aucune prouesse, on a beau savoir que la grossesse n’est pas une maladie, ça laisse pantois. A la sortie, par réflexe, nombre de spectatrices se tiennent le ventre, comme en mémoire de cette pesanteur. Certes, on ne soupçonnera pas le chorégraphe d’en être directement le concepteur, ni même de l’exploiter, mais il faut bien admettre que généralement, une grossesse se cache plus qu’elle ne se montre sur une scène. Au point de soupçonner une postiche, mais non. Disons que ça tombe à point nommé, mais il ne sera pas évident d’avoir en permanence dans la compagnie une danseuse dans un état aussi intéressant.
Toute mère sait ce qu’il en est de l’attraction terrestre croissante au fil des mois de grossesse, au minimum dix kilos de plus, mais ce n’est pas comme un sac à dos qu’on poserait à l’arrivée de la randonnée. Les hommes n’en savent que ce qu’ils imaginent, ou par ouïe dire.
On en oublierai presque qu’ils sont treize danseurs sur scène, dont sept danseuses.

Expérimental

C’est l’unique objet de cette pièce très expérimentale d’Angelin Preljocaj, à l’exact opposé des pièces narratives comme “Blanche Neige” ou “Roméo et Juliette”, voire de celles articulées autour d’un texte comme « l’Anoure » « Ce que j’appelle Oubli » ou « Retour à Berratham », mais sans l’aridité d’« Elikoptèr », à la limite du supportable, ou de « Emty Moves », pur exercice de style quasi arithmétique.
Cent fois sur le métier il remet son ouvrage pour le repolisser, il y décline tout le possible jusqu’aux limites de la physiques, celle de l’attraction universelle, celle entre deux corps en mouvement, ou encore la force massive du corps de ballet.

Maturité

Gravity est une pièce de la maturité, construite comme une symphonie qui alterne les moments de douceurs et les déchaînements de l’orchestre, reprend un thème avec chaque instrument puis l’articule à l’infini. Angelin Preljocaj ne s’interdit rien, il reprend et déploie le chef-d’oeuvre de Maurice Béjart « Messe pour le temps présent », mais endiablé par le mythique Boléro de Ravel, « pur exercice de style pour les écoles de musique » selon le compositeur lui même, devenu un autre chef-d’oeuvre mondialement reconnu. Le génie souffle où ça lui chante et il ne prévient pas.


A la fin du boléro le public applaudit. Après ça, normalement, on arrête tout, mais non. Le Maître continue, sinon ce ne serais plus lui mais Ravel ou Béjart, Bach, Xénakis, Chostakovitch, Daft Punk et Philip Glass, ou 79D qu’on oublierait aussi. Après l’acmé du Boléro la pièce s’apaise comme elle a commencé, dans la pénombre.
On se laisse conduire à travers les soli, duos et grandes formations, dans une très belle lumière aux contraste acérés créée par Eric Soyer. Ceux qui ont le « privilège » de l’âge y retrouveront le savoir faire, la gestuelle et toutes les citations de l’oeuvre d’Angelin Preljocaj. Cette pièce de plus s’ajoute à cinquante et une autres, une somme sans doute, mais pas seulement.

Gravity est une belle pièce très aboutie où la technique se laisse totalement oublier, savante avec humilité, où l’exploit et la prouesse semblent aller de soi.
Le Maître n’a pas dit son dernier mot.
Du grand art.

Jean Barak

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