Les amazones sont à Avignon

28/07/16 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : , , , ,

Alicia Roda

 

On l’a dit et redit, rien n’est objectif en Avignon. Nous avons vu des spectacles magnifiques ne pas trouver leur public, d’autres indigents encensés et refuser du monde, mais également de très belles pièces atteindre le Graal, réussir à décrocher une tournée. les règles du bouche à oreille et du succès restent impénétrables, même pour les experts.
Alors il faut bien choisir, sur mille cinq cent spectacles il y en a bien cent excellents, ce qui en fait encore cinq par jour sans une minute de répit, mission impossible. Pourtant, même les plus grands affrontent le off, comme s’ils ne pouvaient se passer de cette drogue, de ce grand théâtre que les artistes et les public du bout du monde viennent affronter et arpenter. Il y a les grands théâtres et les toutes petites salles intimistes, celles où les artistes peuvent vous toucher juste en tendant la main, cette proximité troublante n’existe vraiment qu’à Avignon.

 

Alicia Roda

 

« Chère Amazone » est une pièce engagée. On pourrait la qualifier de féministe si elle ne mettait pas tout autant le féminisme en question pour ses outrances que la domination masculine. Comment pourrait-il en être autrement, ces outrances sont symétriques du machisme. Il est certes très édulcoré dans nos contrées, mais certainement pas éradiqué, pour autant que ce soit chose possible.

A dormir debout

Une femme d’aujourd’hui, de celles qui ont « réussi » tente de trouver le sommeil, poursuivie par les angoisses des charges de sa fonction de chef. Elle a tout ce qu’elle peut désirer, sauf l’amour et des enfants dont elle ne veut pas, pas le temps, pas envie, mais la ménopause guette.
C’est le moment que choisit l’amazone Penthésilée pour surgir dans sa chambre, vêtue de peaux de bêtes, armée de son arc et amputée de son sein, pour mieux décocher ses flèches. Sauf à croire que c’est un cauchemar, c’est tout à fait invraisemblable. C’est le paradoxe brechtien, vous savez bien que rien n’est vrai, que c’est un spectacle, que dans une heure vous retournerez à la « vraie » vie, du moins la votre, et pourtant vous vous faites encore avoir.

 

Alicia Roda

Penthésilée

La reine des amazones, descendantes du Dieu Ares et de la naïade Harmonie, protégées d’Artémis, déesse de la chasse et de la lune, qui brisait les membres des bébés mâles, qui dormait à crue sur sa jument d’airain, qui tua et viola son premier homme à sept ans et demi, poursuivie par les Érinyes pour parricide règne sur une société affranchie des lois, qui tue leurs géniteurs.
Elle raille la bourgeoise prisonnière de son confort empoisonné et l’exhorte de rejoindre le combat éternel des femmes combattantes. Elle est l’élue, celle qu’elle a choisie entre toutes.
Bousculée, débusquée dans ses mensonges et ses frustrations, Aile dont on ignore le patronyme se révolte, refuse l’obstacle, puis attaque à son tour. La société des amazones vaut-elle mieux que celle des mollah ?
Au bout de cet affrontement entre l’intruse issue d’un passé sanglant -ou de l’inconscient- et la femme d’aujourd’hui, la complexité ne se réduira pas à des slogans, mais « Aile » endossera le manteau de la femme moderne qui lutte contre toutes les injustices.

 

Alicia Roda

Et Freud dans tout ça ?

Il parlerait peut être de l’articulation entre le ça sauvage , Penthésilée, le moi qui se prend pour un « je », la femme qui réussit, et le surmoi qui exhorte à refuser l’inacceptable : le contrat moral que s’impose le sujet. Ou encore on pourrait évoquer l’effet du symbolique -le langage- sur le réel, « Le réel c’est quand on se cogne », la part de l’imaginaire : le mythe de l’amazone, et la façon dont tout ça s’articule.

De la convention théâtrale surgit la beauté d’un texte et la justesse d’un propos qui dépasse toutes les complaisances, pour déployer la complexité du fait humain, cet animal sauvage que le langage empoisonne, emprisonne et libère, de l’impossible et inévitable dialogue entre les deux moitiés de l’humanité. Allez comprendre.

Alicia Roda est une femme de théâtre, comédienne, auteur, metteur en scène, à la beauté sauvage. Du moins tant qu’elle porte ses peaux de bêtes et son maquillage de guerrière. Sara Viot est une belle actrice, émouvante, habitée. Deux interprètes magnifiques pour une pièce nécessaire qui évite tous les pièges de la didactique, à mettre sur toutes les scènes et entre toutes les oreilles, jusqu’à ce que l’égalité entre les hommes et les femmes soient un acquis sans retour ni recours.
Ça laisse de la marge.

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