Les Monstres de Bidiefono DeLaVallet

11/03/18 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , , ,

Il est né dans un pays où, aujourd’hui, la police tire sur les trois millions de manifestants qui protestent contre le maintien au pouvoir de Joseph Kabila, dont le mandat électif est terminé depuis deux ans. Un pays où la corruption est généralisée, le népotisme la règle. Avant on l’appelait le Zaïre, il est devenu le Congo.

En 2001 Bidiefono DeLaVallet découvre la danse au centre culturel français de Brazzaville, où les Ateliers de Recherche Chorégraphiques invitent des chorégraphes de renom, comme Daniel Larrieu. En 2005 il fonde sa compagnie « Baninga » et signe sa première pièce au titre emblématique, « Liberté d’expression », puis « Pollution », puis « D’une route à l’autre » : « Ndjila na Ndjila », primé au concours « Danse l’Afrique Danse » de Tunis, organisé par Culture France et Ness El Fen, créé par Sihem Belkhodja.
Ce spectacle tournera en Europe, il sera suivi d’« Empreintes, On posera les mots après », d’« Au Delà » présenté en 2013 au Festival In d’Avignon où il fait forte impression, et enfin de « Monstres, On ne danse pas pour rien ». Comme il l’avait annoncé, le temps est venu de poser les mots, alors il touche où ça fait mal.

On ne vous laissera pas tranquilles

C’est le message adressé aux corrompus de toute nature, c’est à dire tout ceux qui ont du pouvoir et en abusent, fut-ce celui du gardien de la porte. Dans la situation catastrophique où l’Afrique s’enfonce, on ne peut qu’évoquer les anciens colonisateurs qui se protègent de l’immigration massive de « Ceux qui ne sont pas entré dans l’histoire », sauf comme chair à canon anonyme, après avoir fourni des millions d’esclaves. Entre ses anciens maîtres et les nouveaux, l’Afrique est mal partie.

On pourrait penser qu’une fois en France avec tous les honneurs, DeLaVallet n’aurait de cesse que de s’y installer, ce dont rêvent toutes les victimes des conflits et de la famine, du moins ceux qui ont encore la capacité de rêver.
Il n’a pas fait ce choix, et dans un univers de vautours il fait le pari de la culture. On pense là-bas qu’il est fou, il retourne dans son pays pour animer toute l’année des ateliers de danse contemporaine. Il a créé fin 2015 un lieu dédié à la danse en périphérie de Brazzaville, « Baning ‘art », où se former, créer, se rencontrer, sans aucune aide, sur l’argent gagné par les créations précédentes.

Artiste engagé…

…et aux multiples talents, danseur, chorégraphe, chanteur, il est en résidence au Théâtre des Salins de Martigues, Scène Nationale. Monstres, c’est ainsi qu’il nomme ses créations, mais ce sont aussi les hyènes et les chacals qui déchirent le corps de l’Afrique pour s’en repaître. Et ceux d’occident qui pillent encore et toujours ce continent. « On ne danse pas pour rien » est chargée d’une énergie tribale explosive. Un mélange de rage, d’énergie du désespoir, de volonté de vivre, et un message d’espoir qui appelle à créer du lien, de la solidarité, de la culture, elle qui nous distingue de la sauvagerie « des eaux glacées du calcul égoïste ». Ecrit et interprété par Rébecca Chaillon c’est un opéra rock métissé sur fond de construction, avec dix danseurs et quatre musiciens sur scène.

“On ne fête pas les femmes, les mères, les grand mères pour rien
on n’excise pas pour rien,
on ne s’excite pas pour rien
on ne crie pas au sexisme pour rien
on ne suce pas des queues pour rien,
on ne fait pas la queue pour rien
on ne se range pas deux par deux pour rien,
on ne pointe pas du doigt l’autre pour rien
on ne balance pas pour rien
on ne change pas pour rien
on ne s’affame pas pour rien,
on ne frappe pas sa femme pour rien
on ne l’enterre pas dans le jardin pour rien…”

On y verra l’énergie vitale jusqu’à la transe, Mama Africa aux formes généreuses, là bas « nos » femmes et nos filles élancées font pitié, la beauté commence avec un fort « surpoids » selon les normes de l’O.M.S. Les musiciens danseurs et danseuses offrent toutes les nuances de couleurs entre rose pâle et noir d ‘ébène dans une pièce totalement africaine et résolument contemporaine.


Malgré l’adversité « On ne danse pas pour rien » est un message de résistance et d’espoir, un uppercut, une très belle pièce du répertoire international.

Jean Barak

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