L’homme à tête de chou: l’art du vide

18/01/10 par  |  publié dans : Danse, Scènes | Tags :

Le chorégraphe Gallotta fait danser des amours assassines au son de Gainsbourg-Bashung.
Au centre de la scène, une chaise vide. Aucun danseur ne s’assied dessus, ce serait trop facile, mais tour à tour ils la renversent, la caressent, l’envoient valser. Seul un homme déguisé en singe viendra s’y installer.

La chaise, le masque de singe et une guitare sanglante composent les seuls accessoires de L’homme à tête de chou, ballet chorégraphié par Jean-Claude Gallotta sur un album composé par Serge Gainsbourg. Sur le plateau nu, les danseurs apparaissent et disparaissent vêtus d’un jean, d’une chemise, en sous-vêtements, dénudés parfois. Dépouillement ? Substance, plutôt. Surtout, ne pas trop en montrer ou en dire, car autour du spectacle les ombres parlent et planent bien assez.

La chaise vide à elle seule en dit beaucoup. Lorsqu’on la voit, on pense immédiatement aux absents de L’homme à tête de chou : Gainsbourg, d’abord, qui a sorti l’album éponyme en 1976. Sur des airs tour à tour reggae, sensuels et lugubres, le narrateur « moitié légume moitié mec » raconte en douze titres sa rencontre avec Marilou la shampouineuse, leur passion violente tant dans la fusion que dans le déchirement. Dans leurs jeux, « Jamais jamais épiloguer, Record à corps homologué. » Ils s’insultent, elle la « petite gueuse » lui l’« abominable bouc ». Marilou finira ensanglantée par un extincteur. Sur scène, la jalousie écarlate s’étale sur une guitare électrique que tient une Marilou titubante. Un fantôme de plus au crédit de l’homme à tête de chou.

Dès la première chanson, au souvenir de Gainsbourg s’associe celui d’Alain Bashung, car c’est sa voix qu’on entend. A l’origine, le chanteur devait se produire sur scène chaque soir avec la troupe. Il aura laissé à Gallotta un unique enregistrement du disque. Plus qu’une interprétation, Bashung a travaillé à une recréation des titres. Il malaxe le texte à un rythme nouveau, sans se livrer pour autant à une appropriation indiscrète. Sa voix colle au micro et à nos oreilles, on n’est pas loin de le voir.

Bavard, le texte de Gainsbourg cite jusqu’à l’écœurement. Se croisent Lewis Carroll et son Alice, Baudelaire, les Stones, Tarzan. Lorsque Bashung chante « cette nuit bleu pétrole » durant les Variations sur Marilou, on croirait l’entendre demander pardon, désolé d’allonger la liste des références dont le texte regorge. Une des réussites de Gallotta est de ne pas s’être laissé manger par les absents. Au point d’orgue du spectacle, la chaise, débarrassée de ses fantômes, se réduit à sa fonction essentielle d’accessoire pour devenir la cible de l’excitation de Marilou.

La chorégraphie alterne mouvements de groupe, duos et solos, sans qu’aucun danseur ne se détache de l’ensemble. La troupe est une vague solidaire, composée de corps aux tailles, aux silhouettes et aux couleurs toutes différentes. Pour danser le désir, filles et garçons, s’associent en apparence indifféremment.

Au moment du salut, Gallotta vient sur scène et adresse une révérence à la chaise. Les ombres rougissent-elles ?
L’homme à tête de chou, par les danseurs du CCN de Grenoble. Chorégraphie et mise en scène: Jean-Claude Gallotta. Paroles et musique: Serge Gainsbourg, interprété par Alain Bashung.
En tournée jusqu’au 3 juin 2010 à Roubaix, Besançon, Valence…

Photo: Vera Iso.

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