Love Chapter 2, L’amour selon Sharon Eyal et Gai Behar

02/11/18 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , , , , ,

« Love chapter 2 », les eaux noires de Sharon Eyal et Gai Behar au Pavillon Noir

Préambule

Ces 30 et 31 octobre il y avait deux manifestations au Pavillon Noir, une dans le théâtre, « Love Chapter 2 » de Sharon Eyal et Gai Behar, elle danseuse et chorégraphe, lui disk Jockey musicien, associés à la scène et dans la vie. Une autre devant, pour rappeler fort à propos que l’état d’extrême droite d’Israël est un état raciste, colonial, expansionniste, qui tire régulièrement à balle réelle sur des manifestants palestiniens désarmés, sans que quiconque ne s’en émeuve. D’accord, ce n’est pas dans une mosquée, mais les morts ont tous la même peau.
Comme l ‘état d’Israël est co-financeur et partenaire officiel de la manifestation « La Saison France Israël », qu’il considère que les artistes sont leur meilleure propagande, que le ministère israélien de la Culture coupe les subventions à tous ceux qui critiquent l’apartheid, c’est certes désagréable et dérangeant mais on ne peut plus salutaire et justifié.
On regrettera seulement qu’ils fussent de moins en moins nombreux, alors qu’il n’y a même pas un pandore pour leur administrer un peu de gaz.
On objectera que la plupart des artistes israéliens et des personnes cultivées de ce pays sont favorables à une paix des braves et à une solution du conflit à deux états.

Eli Eli, lama sabachthani

On pourra s’indigner de ce long préambule qui n’a que peu à voir avec la danse, quoique.
Le très grand écrivain Yiddish Isaac Bashevis Singer affirmait sa foi en Dieu qu’il appelait « Le Grand Paranoïaque », il lui adressait cette prière : « Merci mon Dieu d’avoir élu notre peuple pour éprouver notre foi et notre amour en Toi, mais la prochaine fois, si Tu pouvais en élire un autre… »
Cet amour-là, on ne le souhaite pas même à notre pire ennemi. Il semble être au cœur de cette partie deux de la pièce OCD Love, entendez « Amour Trouble Obsessionnel Compulsif », le degré ultime de l’obsessionnalité. Sigmund Freud écrivait dans « l’avenir d’une illusion » que la religion était une névrose obsessionnelle à l’usage de tous, qui dispensait chaque sujet de développer… des troubles obsessionnels compulsifs. C’est ici que la boucle se boucle et que la danse se déploie.
Cette pièce crépusculaire est « Un peu comme la fin du monde, sans miséricorde. Comme un sombre caillou que j’ai dans ma poitrine » dit-elle. Les enfants martyrs deviennent parfois -souvent- des parents bourreaux, les peuples aussi, allez danser les petites fleurs et les petits oiseaux après ça…

« Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus » Pina Bausch

Neguentropie

Tout système tend vers son équilibre, pour Freud encore, toute vie tend vers l’équilibre de la mort.
Entre les deux il y a l’art, le vivant s’oppose à l’entropie en s’organisant contre elle, il la retarde. Les algorithmes nous dépossèdent de notre capacité d’inventer, la création et l’individuation en sont les antidotes dérisoires indispensables.
Et si le vivant perd à la fin, il recommence inlassablement. Ce qui importe, c’est ce qui se passe entre, c’est cette pièce obsessionnelle qui part de la souffrance et du mouvement qui agitent chaque danseur isolé, cette spirale qui se déploie comme un boléro. Une lente montée en puissance où il n’y a pas de rencontre entre les corps, si ce n’est pour étrangler, mais une organisation qui peu à peu structure le mouvement brownien des atomes dansants. Ils finissent par faire meute, troupe, corps de ballet.

Il faut entrer dans cet univers sombre ou l’espoir ne pénètre que par effraction, « There is a crack in everything, that’s how the light gets in », qui peu à peu capte et fascine. La différence entre homme et femme s’y estompe, les costumes unisexe sont comme cousus au plus près du corps, les hommes dansent comme les femmes sont supposées danser et inversement. C’est peut-être mode tendance, aujourd’hui tout le monde fait ça, mais on accordera à Sharon Eyal, qui a été chorégraphe associée à la Batsheva de 2005 à 2012, d’avoir commencé il y a déjà treize ans, avant tous les autres.
La bande-son contemporaine est créée en direct à l’ordinateur par Ori Lichtik, on s’étonnera d’y découvrir en insertion -sauf fausse reconnaissance- le chant de Victor Jarra, poète et musicien chilien mutilé et assassiné devant la foule prisonnière, raflée et parquée au stade de Santiago de Chile. Il est mort debout, se vidant de son sang. Comprenne qui peut.
Le public est sous le choc, « Une grande claque » entend-on.
Aussi puissant qu’exceptionnel.

Jean Barak

Post scriptum : faut-il continuer à faire venir des artistes israéliens au risque de servir la propagande d’une théocratie raciste ou les boycotter ?
Quand Toulon -ce n’est pas bien loin- est passée à l’extrême droite, des artistes ont dit « Je n’irai pas jouer pour des électeurs fascistes » et ils avaient raison, d’autres ont dit « Tous ne le sont pas, je ne leur abandonnerai pas mon public » et ils avaient raison. Le ballet Preljocaj lui même…
Même dans les ténèbres, on peut toujours parier sur le retour des lumières. Peut-être au moins quelques lucioles ?

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