Lucernaire vs Théâtre 95

01/11/09 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : ,

Après m’être promenée dans une carte postale il y a quinze jours, j’ai découvert cette semaine deux autres lieux parisiens (Paris Très Grand, très élargi). D’abord, le Lucernaire, niché entre le Luxembourg et la gare Montparnasse. Puis, le Théâtre 95, à Cergy-Pontoise. Choc des cultures.

Acte 1 : Le Lucernaire.

Je suis snob. Je suis riche. Je suis Parisienne. J’adore le Lucernaire, sa programmation ciné, ses petites salles de spectacles sous les toits, que l’on rejoint dans le plus grand silence, pour ne pas déranger les représentations en cours, et où on se trouve mal assis et refroidis.
J’ai assisté à une représentation de L’une de l’autre, délicate création portée par deux demoiselles. Deux sœurs, « même sang », s’aiment beaucoup, ce qui les dérange parfois. L’aînée, blonde si belle, refuse le départ de sa cadette, brune garçonne, qui lui impose ses questions cruelles : « Si tu es fille, alors moi je suis quoi ? Si tu es belle alors moi je suis quoi ? ». Les chansons des filles de Cocorosie, sœurs elles aussi, soufflent sur ce chœur-malgré-soi. Sans décor, juste un escabeau, quelques chaises et une valise : L’une de l’autre, spectacle bavard mais peu agissant, est parfait dans une salle grenier, capable d’accueillir au plus quarante spectateurs.

L’une de l’autre dure 1 heure 5 et coûte 15 euros en tarif réduit. Le Lucernaire, à la fois cinéma, théâtre, librairie, et lieu d’exposition, ne touche plus aucune subvention des pouvoirs publics. Ce qui, dans le domaine culturel, relève de l’héroïsme. Créé en 1968, l’endroit s’installe sept ans plus tard dans une ancienne usine qu’il occupe encore actuellement. Les éditions de l’Harmattan rachètent le Lucernaire en 2004, qui depuis, portent les activités du lieu, non bénéficiaires (bénéfice et culture, la belle antithèse). Ce qui explique en partie les prix élevés même pour des créations peu coûteuses comme L’une de l’autre. Le Lucernaire, c’est le luxe… en danger, puisque son déséquilibre financier le menace de fermeture.

Acte 2 : Le Théâtre 95.

Je suis Parisienne, snob, mais curieuse, je voyage. En 35 minutes, le RER m’emmène en zone 4, après Maisons-Laffitte et Achères-Ville, jusqu’à Cergy-Préfecture. D’abord, il faut trouver l’endroit; même les flics de Cergy le confondent avec l’autre théâtre de la ville. D’extérieur, le Théâtre 95 est aussi laid que son nom, qui le réduit à un département, deux chiffres, comme une tentative ratée de parler moderne. C’est au 9-5 donc que se joue la nouvelle création de Philippe Calvario, Le jeu de l’amour et du hasard. Le directeur artistique de ce lieu qui privilégie les « écritures contemporaines » voulait un classique pour démarrer l’année ; comprenez, un spectacle qui attire les scolaires pour la rentrée. Monté en moins d’un mois, le Marivaux de Calvario n’a pas déçu. Drôle, il a le grand mérite de laisser entendre le texte, au rythme du jaillissement de répliques percutantes. Lisette, la gouailleuse servante, ouvre la pièce en traversant la scène déguisée en mariée, sur une marche nuptiale gainsbourgienne. Elle n’est pas encore Lisette, d’ailleurs, mais un personnage surpris en rêverie, détaché de sa fonction sociale. Car dans cette pièce qui raconte l’inversion de la hiérarchie maître/serviteur, les domestiques mènent leur monde, pendant que les promis, Dorante et Silvia, tombent en destinée comme ils tombent amoureux. Le déterminisme social s’illustre par le travestissement comique, et l’un comme l’autre angoissent de plus en plus au fil de la pièce, jusqu’à la fin, où les personnages se figent dans la conscience de leur costume, de leur naissance.

Un moins de trente ans paye 10 euros pour du Marivaux-Calvario. Le Théâtre 95 est une scène conventionnée ; comprenez, subventionnée par le ministère de la Culture au titre de sa contribution à une « diffusion artistique de qualité » et à « l’aménagement culturel du territoire » (dixit le site du ministère).

Acte 3…

Ah, Paris, son offre culturelle éclectique… En l’occurrence, le Lucernaire et le 95 sont trop différents pour oser une comparaison frontale. L’offre, le public visé, la réflexion qui motive le projet, n’ont rien en commun. Rien à faire à part apprécier la fameuse diversité.

Voir aussi:
Le site du Lucernaire
Le site du Théâtre 95

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