Pamina, la performeuse embâtardée

19/10/12 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : , ,

Tous les ans au mois d’octobre, le festival Bâtard propose à des artistes « émergents » de présenter leur travail au Beursschouwburg de Bruxelles. Pour sa neuvième édition, le directeur artistique, Dries Douibi, a souhaité impliquer davantage ces artistes dans l’organisation du festival. Quel est l’impact d’un tel événement dans le parcours d’un jeune artiste ?

Pamina de Coulon, artiste-performeuse de 25 ans, d’origine suisse et installée à Bruxelles depuis un an, n’aime pas être étiquetée du label « jeune artiste » [« qu’est-ce que ça veut dire “jeune”? »], ni que son travail soit qualifié de « chou » (- ce à quoi elle n’hésitera pas à répondre par la vulgarité). Elle fait partie cette année de la sélection du festival avec sa pièce Si j’apprends à pêcher, je mangerai toute ma vie. Ci-dessous, elle nous parle de son travail, ses passions et son implication dans le festival.

Envrak : Qu’est-ce qui t’as amené à la performance ?

Pamina : J’ai fait du théâtre de 10 à 18 ans, à Genève. Je faisais partie de la troupe jeune et j’étais la seule à ne pas vouloir devenir comédienne. Je voulais faire du cinéma, à Bruxelles, justement. Je suis venue en Belgique mais je me suis rendue compte que ce n’était finalement pas ce que je voulais faire. Je me suis ensuite inscrite aux Beaux-Arts de Genève. A l’époque, je pensais que l’art devait être quelque chose de très grand, de complexe, de réfléchi. Je ne me sentais pas à la hauteur. J’ai fait des projets bizarres, je ne trouvais pas ma place. Un de mes profs m’a conseillé d’arrêter à la fin de la première année et c’est à ce moment-là que j’ai découvert le travail de Yan Duyvendak.

Il était professeur aux Beaux-Arts dans une option qui s’intitule « art-action ». En découvrant son travail, je me suis rendue compte qu’on pouvait tout faire en art. Je n’avais plus peur d’atteindre l’espèce d’idéal que je m’étais figurée. À la fin de ma première année, je me suis donc inscrite dans l’option « art-action ». Au début, je faisais encore des trucs bizarres : je réalisais des films dans ma cuisine par exemple…

Par ailleurs, je m’évertuais à donner confiance à mes camarades de l’École. Je suis extrêmement bavarde et j’avais déjà passé la moitié de ma première année à regarder le travail des autres, à connaître toutes les anecdotes de création d’artistes connus, à écouter tout ce qui pouvait passer à la radio, etc. J’avais une certaine facilité à faire ça. Par hasard, alors que je devais présenter un travail, j’ai commencé à parler, à parler, et tous ont été intéressés. Alors, j’ai entamé mes autres projets de cette façon.

J’utilise deux choses fondamentales de ma personnalité : je parle beaucoup et je sais pas mal de choses, parce que j’aime les informations et lis énormément. La plupart de mes performances sont peu préparées, dans le sens où je sais ce que je vais dire, mais que je n’arrive pas à répéter. Je n’arrive pas à m’entraîner seule dans une salle car mon travail repose sur l’écoute. J’ai besoin d’un public. Je n’aime pas refaire parce que j’ai peur de perdre en qualité, de m’installer dans quelque chose de confortable et de perdre la spontanéité.

Quand j’ai enfin fini l’École, je ne savais toujours pas ce que je voulais faire. Contrairement à de nombreux performeurs, j’aime être sur scène et je n’ai pas peur du caractère « théâtral », dans le sens de spectaculaire, de mon travail. J’avais entendu parler d’Antoine Defoort, alors je lui ai écrit et demandé de collaborer avec lui. On s’est très bien entendu, on savait qu’on parlait de la même chose. Il m’a mis en contact avec L’L (Lieu de recherche et d’accompagnement pour la jeune création, à Bruxelles), et la pièce Si j’apprends à pêcher, je mangerai toute ma vie est passée du statut d’ébauche à celui de véritable création.

Qu’est-ce que c’est pour toi la « performance » ?

C’est l’ici et maintenant, l’action immédiate. Et surtout, une prise de risque. Mais attention, il y a différentes prises de risques. Beaucoup de gens disent que ce que je fais n’est pas de la performance. Personnellement, je trouve que c’est un débat stérile. Il est peu intéressant de cloisonner le travail des artistes.

Où situes-tu le risque dans ta performance ?

D’abord, il existe le risque que les gens n’aiment pas. Si c’est mauvais, je ne vais pas continuer à le faire. Dans ma performance, je parle, le texte n’est pas écrit : il y a donc le risque que je perde le fil de ma pensée et que ce soit alors vraiment très mauvais.

Ce que j’aime dans la performance et qui me déplaît dans le théâtre, c’est qu’il n’y a pas de distance, pas de métaphores. Ce que je dis, ce n’est pas « nous sommes à Berlin en novembre 1989 », c’est, en l’occurrence, « nous sommes à Bruxelles en octobre 2012 ». Bien que je joue avec un public frontal, je ne cherche pas à créer de quatrième mur. Je ne recherche pas non plus à faire intervenir le public, mais je suis sensible aux réactions des spectateurs.

Quel a été le point départ de Si j’apprends à pêcher, je mangerais toute ma vie ?

En premier lieu, j’avais le fantasme de faire une pièce avec un saumon mort. Il y a encore de nombreuses potentialités avec ce saumon que je n’ai pas exploitées, parce que je n’arrive pas à trouver de liens dramaturgiques ou parce que je suis incapable de réaliser mes idées techniquement. Généralement, il est difficile d’intégrer un élément à une pièce pour la simple raison que tu en as envie : ce n’est pas une bonne idée. Cependant, j’ai quand même tenu à ce que ce saumon fasse partie de ma performance.

D’autre part, j’apprécie énormément les biographies, j’ai découvert celle de Sarah Palin et j’ai voulu en parler. J’en profite pour développer une théorie que j’avais déjà abordé dans un travail précédent : la différence entre l’Europe et les États-Unis, dans notre rapport à la confiance en soi. J’ai essayé de remonter aux sources historiques pour découvrir pourquoi nous avons pris des chemins divergents.

Qu’est-ce qui t’as donné envie de participer au festival Bâtard ?

Dries [le directeur artistique du festival] avait vu mon spectacle et il a insisté pour que je réponde à l’Open Call qu’il avait lancé. D’habitude, je ne réponds pas aux Open Call – sauf si je suis particulièrement touchée par le projet – car j’ai encore du mal à me considérer comme une artiste. Ce que je trouve intéressant avec Bâtard, c’est qu’on n’est pas tout seul, on doit décider ensemble, avec les autres artistes, de la tournure qu’on désire faire prendre au festival. J’aime également le fait que les décisions que nous prenons n’ont pas d’influences directes sur mon travail, c’est une autre facette, celle de l’organisation.

Des projets ?

J’ai envie de parler des sociétés secrètes et du voyage dans le temps, mais je ne sais pas encore si je veux traiter les deux ensemble !

Si j’apprends à pêcher, je mangerai toute ma vie, de Pamina de Coulon, à découvrir le samedi 27 octobre 2012 au Beursschouwburg de Bruxelles. 
Plus d’infos, ici: www.batard.be

Photographie © A.Donadio

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