Premier festival des genres à l’Opprimé

02/02/10 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags :

Il y a toujours des naïfs pour dire que les petits festivals ont le charme du tatonnage, ce mois-ci, c’est Engy qui s’y colle en reportage.
Du 27 au 31 janvier avait lieu au Théâtre de l’Opprimé (Paris XIIe), la première édition du Festival des Genres. Au programme : table ronde, théâtre forum, soirée de performances, lectures, rencontres, cinéma, cirque et danse. Un concentré hautement culturel que le curieux ne pouvait pas manquer. Le curieux est particulièrement discipliné, étudiant ou universitaire, éventuellement journaliste, souvent concerné par le sujet ou la présence de ses amis dans la salle.

Visibilité et invisibilité

Tout commence par des remerciements multiples, pour Rui Frati à la tête du Théâtre de l’Opprimé depuis 1998, pour Thomas Cepitelli à la direction artistique du festival, pour ceux qui ont permis de mettre en place cette programmation dans ce lieu d’échange. C’est important est-il souligné à cette première soirée. Et comme c’est important on excuse la maladresse qui précède (et habite) la table ronde. Géométriquement rectangulaire et carrée dans l’échange – dommage -, elle laisse à chacun deux fois cinq minutes, dans l’ordre alphabétique, sans rebonds ni interruptions, mais avec pertinence.

Il y est question des représentations gays et lesbiennes, faisant de l’appellation « festival des genres » un emploi quasi-inapproprié. Mais la construction identitaire et les rapports de pouvoir englobent tant de questions que l’Opprimé retombe sur ses pieds. En outre, ces cinq jours (finalement peu pour si vaste) interrogent surtout le corps, d’une façon intelligente et non racoleuse – c’est important, était-il souligné.

S’en suivent les monologues : Benoît Arnould – déphasé – pour les lettres dresse une topographie de l’héritage littéraire puis d’une éventuelle culture homosexuelle moderne avec Tristan Garcia, La meilleure part des hommes – l’assistance ricane d’avoir lu l’ouvrage (ou pas). Anne Delabre pour le cinéma liste une filmographie connotée, relevant l’évidence des péplums crypto-homos et pensionnat de filles crypto-lesbiens (comme Cracks), constatant au passage que le SIDA a offert sa visibilité mainstream aux gays (ex : Philadelphia). Elle n’oublie pas le le code Hays qui lui permet un parallèle avec le septième art français moins stigmatisé – les étudiants en cinéma hochent la tête, les autres prennent des notes. Hélène Marquié pour la danse évoque la discrimination des danseuses : « ces hommes qui ne font pas la guerre ni les lois » avant de parler performativité et humour camp – certains viennent d’apprendre le mot, agacés par les « comme vous le savez ». Enfin, Bartholomé Girard, président de SOS Homophobie propose quelques dates charnières (1982, l’homosexualité n’est plus un délit) puis regrette que l’homosexualité soit événementielle – dommage qu’aucune question ne permet d’en discuter. Ce soir, les réflexions sont trop courtes et, pour la suite, le public peu rassuré.

Olivia d’Audry (1950) et La Rumeur de Wyler (1961) : le pensionnat à dix ans et un continent près

Au théatre forum d’enchainer, clou du festival et signature du Théâtre de l’Opprimé, lieu et compagnie (d’une dizaine de comédiens). Trois courtes scènes de vie sont jouées par cinq acteurs qui proposent ensuite de se faire remplacer. Les situations finissent mal (tendance homophobie/misogynie) et changer les répliques de l’un d’entre eux peut suffire à les résoudre – mais pas à tous les coups. Les interventions de chacun sont aussi passionnantes que la méthode dont les conclusions dépendent de la diversité du public. Ce 27 janvier, une classe de Combs-la-Ville (Seine et Marne) ponctue la soirée de réactions forcement différentes de celles du centre LGBT Paris lors de la même représentation en 2009. La conclusion tombe : voilà un festival aussi ludique qu’intellectualisé – et c’est un bien.

Mixité

Le curieux est majoritairement masculin le vendredi-cinéma, majoritairement féminin le samedi-salon, majoritairement mixte sur la durée du de l’événement. Car le curieux revient plusieurs fois, ce qui lui permet de constater que le festival n’est pas toujours au point avec ses retards, ses problèmes techniques et son manque d’homogénéité.

C’est le vendredi-cinéma qui en pâtira. Stéphane Marti travaille en Super 8 et ne peut montrer ses films ici dans cette qualité. Frustré, il se contente d’une version numérique quand son émule Baptiste Lamy présente un court-métrage avec bande-son très médiocre. Dépité, il demande à n’être retenu qu’en Fabio le travesti, personnage des Amants Rouges, film expérimental de Stéphane Marti (la boucle est bouclée). Jean-Sebastien Bach y rencontrait Jean Genet sous des filtres rouges esthétiques, il y était question de terre et de corps, de passion et de mort. D’art qui ne se comprend pas forcément du premier coup.

A gauche,Les Amants Rouges de Stéphane Marti, à droite, Wendy Delorme

D’art qui s’appréhende mieux avec quelques bases théoriques, a dû se dire Clélia Barbut en proposant pour le « salon » du samedi un cours d’introduction à l’art féministe (Yoko Ono, Valie Export, Guerilla Girls, etc). Les vidéos d’Emilie Jouvet, les lectures de Wendy Delorme et les performances de Nadège Piton, s’inscrivent dans cette même lignée d’objectisation du corps. Le côté militant en moins flagrant, le côté fun (et glamour) en plus. La soirée est complète, bien rythmée et alternée (texte/film/spectacle). Le Girls Power sait s’organiser sans que le temps se voit défiler.

Le temps défile pourtant, lâchant son dernier grain de sable dimanche à 19h après deux numéros épurés. Celui d’équilibriste de Christelle Dubois et Lydie Doléans, l’une seule sur scène, capuche noire et questionnement féminin, l’autre derrière le micro des coulisses, paroles et chansons connotées. Celui d’Alain Buffard, imberbe et silencieux, qui claque sa peau contre le sol et ondule chaussé de médicaments, après avoir scotché son pénis d’un sparadrap blanc. Le corps et le sexe, toujours. Et toujours pour les voir dans les gradins, l’équipe du Théâtre de l’Opprimé (directeurs et comédiens) qui suit chacune des représentations comme si elle l’avait programmé pour elle. C’est finalement ça le plus séduisant, la curiosité des hôtes et leur plaisir constaté de la partager : bon pour deuxième édition.

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