Qui a peur des Démons ?

02/12/10 par  |  publié dans : Scènes, Théatre

« -Je t’aime.
-Oui… mais qu’est-ce que tu veux dire ?
-Simplement que je t’aime. »

Katarina. Frank. Neuf ans de vie commune. Un appartement luxueux à la décoration minimaliste soignée. Chaise design aux longs poils blancs, vélo d’appartement dans une cage de verre, tourne-disque saupoudré avec malice par Katarina des cendres de sa cigarette, et dans un sac de courses, une urne contenant d’autres cendres… celles de la mère de Frank.

Ceci n’est pas une banale histoire de couple enrayé dans son train-train quotidien. Lars Norén, l’auteur suédois de Démons (Daemonen) a un don certain pour nous plonger dans l’intimité de gens pas toujours tout blancs. Et pour cette œuvre, il s’est inspiré de Qui a peur de Virginia Woolf ? , d’Edward Albee, interprétée au cinéma par la starissime Elizabeth Taylor et Richard Burton pour partenaire. Un couple qui se connaît si bien, qui aime tellement jouer avec les mots, qu’il n’arrive plus à revenir à sa simplicité (a-t-elle seulement existé ?) et s’embourbe dans une complicité malsaine, entraînant dans sa danse endiablée un autre couple, plus naïf, plus innocent… vraiment ? Le texte de Norén ne fait pas de cadeau, chaque phrase donne l’effet d’un coup de poing, par lequel Katarina et Frank ne semblent pourtant pas atteints. En surface du moins.

Thomas Ostermeier, metteur en scène allemand et directeur de la Schaubühne de Berlin depuis 1999, a travaillé ces démons avec le plus de réalisme et de naturel possible. Ce qui nous rend d’autant plus mal à l’aise. Il nous ouvre une fenêtre sur l’intimité de ce couple hors de l’ordinaire : on assiste à tout leur processus d’auto désintégration. Par le biais d’images vidéos projetées, il met en relief les regards de ses acteurs – époustouflants dans leurs rôles – il nous montre ce qu’il se passe dans l’autre pièce, voyeurisme à propos, et filme en gros plan les gestes des mains, sûrement l’une des choses les plus difficiles à travailler pour un acteur. C’est vrai, on n’y pense pas, mais nous faisons tous les jours des millions de choses avec nos mains sans nous en rendre compte : comment rendre cela sur scène avec le plus de naturel et de justesse ? Allez voir la réponse des acteurs de Thomas Ostermeier, notamment le formidable Lars Eidinger (Frank), qui n’en est plus à sa première collaboration avec le metteur en scène.

La scénographie, elle aussi poussée dans un réalisme extrême, rappelle celle d’une de ses précédentes mises en scène, La Maison de Poupée (2004), véritable maison bourgeoise vue en coupe comme une maison de poupée à taille humaine. Pour Démons, le champ de bataille est un appartement avec toutes les pièces mont(r)ées sur un plateau tournant. C’est là que Katarina et Frank se perdront, c’est de là que leur couple de voisins Tomas et Jenna, invités à monter boire un verre, ne ressortira pas indemnes. Un mélange d’amour, de violence verbale et physique, et de désespoir qui nous renvoie à notre propre conception du couple. Aujourd’hui et maintenant. Voilà la grande force de cette pièce. S’il y a un siècle, le poids des normes imposées par la société nuisait au bonheur des individus, aujourd’hui, nous vivons avec plus de liberté et donc, sommes responsables de notre propre tragédie, dixit Thomas Ostermeier.
→ du 4 au 11/12/2010 à Paris, Odéon-Théâtre de l’Europe
→ du 12 au 16/04/2011 à Lyon, Théâtre des Célestins

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