Rencontre avec Lia Rodrigues, chorégraphe engagée

17/02/12 par  |  publié dans : Danse, Scènes | Tags : , , ,

Rencontre avec  Lia Rodrigues autour de son dernier spectacle de qui porte le doux nom de Piracema, le mouvement que font les poissons qui nagent à contre-courant. « Un titre important » s’empresse de dire la chorégraphe brésilienne. Dans le titre, comme dans le spectacle, c’est de lutte qu’il s’agit.

Dans quel contexte avez-vous créé Piracema ?

En 2003, je me suis posée la question suivante : comment l’art contemporain (danse comprise) peut dialoguer avec le champ social ? Je vis à Rio de Janeiro où je me suis installée avec ma compagnie il y a maintenant presque trente ans. Il faut savoir qu’il y a plus de 700 favelas à Rio de Janeiro, les favelas font partie de nos vies, ces inégalités sociales sont devant nos yeux. Maré est une favela énorme, de 140 000 habitants, où les lois sont déterminées par les trafiquants. Il n’y a pas d’art à Maré, aucune vie culturelle. Au départ, je voulais seulement y donner des cours de danse. Et puis j’y ai déplacé ma compagnie. En 2009, j’ai quitté l’espace où nous nous étions installés avec mes danseurs et j’ai marché pendant huit mois à la recherche d’un nouveau lieu, et j’ai trouvé ce très grand espace où nous travaillons actuellement. Tous les travaux qui y ont été fait ont été réalisés à la main, sans l’usage d’aucune machine. J’ai projeté l’idée d’y faire une école. Les gens qui vivent dans les favelas n’ont pas besoin d’en sortir, dans le sens où ils peuvent tout faire au sein de la favela. Ils vivent en circuit fermé, ils ne connaissent pas le théâtre ou la danse contemporaine. Le fait de travailler dans une favela a énormément influencé mon travail et même ma façon de vivre. Cela a été un réel choc d’entrer dans une favela : je me suis sentie étrangère dans ma propre ville. Quand vous entrez dans une favela, vous pensez : « c’est le chaos ». La violence, les rixes à mains armées, les morts en pleine rue, ce n’est pas du cinéma, c’est la réalité.

Piracema : de quoi s’agit-il ?

Avec Piracema, j’ai voulu montrer la face cachée du Brésil. À l’étranger, tout le monde a une image très festive, ensoleillée du Brésil : c’est la samba, les corps sublimes, le Carnaval… Moi, j’ai voulu montré la nostalgie (saudade), qui est très présente dans mon pays : c’est justement ce qu’il y a après le Carnaval. La bossa nova, par exemple, musique brésilienne par excellence, c’est très triste.
Pororoca, la création qui précède et qui a donné naissance à Piracema, représente la façon de bouger dans une favela, c’est l’individu dans la communauté. D’ailleurs Piracema reprend et développe cette idée d’individu dans un groupe. En fait, cette pièce c’est comme nager dans une favela. Ma question c’est : dans quelle mesure peut-on ouvrir un dialogue au sein d’une favela ?

Comment avez-vous créé cette pièce ?

La création de Piracema s’est faite à partir de Pororoca : chaque danseur a créé son propre solo en partant du travail et du ressenti de Pororoca, ce qui a donné lieu à onze solos de plus ou moins dix minutes. Tous les ont appris. Nous avons créé une petite communauté, où chacun a le même vocabulaire. La pièce est très écrite. Contrairement aux remarques de certains spectateurs, il n’y a aucune improvisation. C’est comme une partition : d’ailleurs la pièce suit la structure de la symphonie de Brahms. Les danseurs sont tout le temps en train de compter, et il y a un réel danger s’ils se trompent. Ils sont tellement proches physiquement que s’ils ont, ne seraient-ce qu’un temps de retard, ils risquent la collision.

Vos futurs projets ?

Je vais me lancer dans la création du Sacre du Printemps, à l’occasion du centenaire de cette œuvre, en 2013. J’ai envie d’apporter cette œuvre au Brésil.

Piracema, de Lia Rodrigues.
Les 17 et 18 mars au Théâtre Jean Vilar, à Vitry-sur-Seine.
Plus d’informations sur le site du théâtre Jean Vilar

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