“Sol” Comment va le Monde?

21/07/16 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : , , , ,

Marie Thomas

La clé de Sol

Sol est un clochard, de ceux dont on détourne le regard avec mauvaise conscience, on risque trop d’y reconnaître son semblable, un autre soi-même. Mais lui voit tout puisque la seule chose qui lui reste, c’est le pouvoir de voir. Il vit dans une poubelle dont il surgit au début de son spectacle. Sol est un clown céleste, un philosophe triste qui dans la vraie vie s’appelait Marc Favreau, disparu en 2005 en laissant de belles traces, celles que suivent Michel Bruzat et Marie Thomas.

Sol

Marie

Marie Thomas est une comédienne habitée. Élève de Michel Bruzat au Conservatoire d’Art Dramatique de Limoges, elle en obtient le premier prix il y a plus de dix ans et, incandescente, brûle les planches depuis. Outre au théâtre de la Passerelle de Limoges, on l’a vue tous les ans en Avignon et un peu partout en France, dans « Alice au Pays sans merveille » d’après « Parole de Femmes » de Dario Fo, « Quatre à Quatre » de Michel Garneau, « Un riche trois pauvres » de Michel Calaferte, la liste est trop longue pour la citer toute.

Marie Thomas

Michel Bruzat

Des mises en scène de Michel Bruzat il n’y a toujours rien à dire : on ne la voit pas, ce qui est d’une élégance rare. Il y a des metteurs en scène « m’as-tu vu » qui arrivent à éclipser même les bons acteurs, là c’est l’inverse. Son humilité magnifie les acteurs qu’il aime d’un amour paternel immodéré, ils le lui rendent bien.
Ce n’est pourtant pas un pygmalion qui donne vie à sa créature, mais un passeur qui révèle chacun à lui-même pour qu’il devienne ce qu’il est.

Mercato

Il n’aime pas le mercato mercantile qu’est devenu le prestigieux Festival d’Avignon victime de son succès, cet hypermarché de la culture où le boulevardier tient le caniveau et l’intellectuel abscons le haut du pavé. D’égouts et de couleurs on ne discute pas, à chacun de trouver ses chemins de traverses ou son chemin de croix. Nul n’est à l’abri d’une bonne surprise, et il y en a, nécessairement. C’était le cas de « Big Bang » en 2014 avec Flavie Avargues et de « L’acteur Loup » d’André Bénedetto avec Yann Karaquillo au Théâtre des Carmes. « Comment va le monde ? » de « Sol » en 2015 avec Marie Thomas est de celles-là au point que le Théâtre des Carmes leur a demandé de revenir en 2016. 

Marie Thomas

Marc Favreau

Favreau est canadien, de ceux qui parlent la même langue que nous mais pas tout à fait : depuis qu’elle a pris son indépendance et vit sa propre vie elle évolue sur d’autres chemins. Il réinvente le langage comme un enfant qui comprend tout beaucoup trop bien, mais n’a pas encore totalement discipliné le vocabulaire et la syntaxe. Alors il le bricole, ses néologismes et ses barbarismes sont autant d’inventions métaphoriques qui appellent des images poétiques.
On pense à Momo, dans « La vie devant soi » d’Emile Ajar, à Zazie dans le métro, à l’enfance et à ses fulgurances avant qu’elle ne se plie pour rentrer dans le rang de la langue des autres.

Sol

Sol

« Il y a le monde d’en haut parce que la terre est ronde, celui des états munis.
Ceux-là ils ont tout, ils manquent de rien, et le reste ils l’inventairent.
Et ceux d’en dessous, ils arrêtent pas d’avoir la tête en bas avec ceux d’en haut qui leur tapent sur la tête, mais pas question de laisser tomber passqu’ils sont fiers, c’est le fier monde.
Jamais pressé le fier monde, pour manger il peut attendre des mois, il fait la disette, c’est la plus grande sobriété de consommation….. »

C’est l’un des rares spectacles qu’on peut recommander sans restriction d’usage, il s’adresse à tous ceux qui ont un jour été enfant, qui le sont encore ou qui le sont resté, même bien cachés à l’abri de leur fort intérieur. Incarné par une Marie Thomas éblouissante et pathétique, c’est un feu d’artifice permanent. On rit, ça bouscule tout et votre trop bon sens avec, on en sort enrichi et paradoxalement apaisé.

Marie Thomas

A voir toute affaire cessante au Théâtre des Carmes, pendant tout le Festival d’Avignon 2016. Comme ils sont à guichet fermé, il est prudent de réserver.

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