“Still Live” Les vanités d’Angelin Preljocaj

23/09/17 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , , , ,

l’ecclésiaste

Vanité de vanités, tout n’est que vanité. Onze siècles avant J.C. l’ecclésiaste proférait sa désolation devant l’absence de sens de la vie : « vanitas vanitatum et omnia vanitas », puisque le sort jeté au sage comme au fou est de ne pouvoir échapper à la mort. On a dit de ce texte qu’il était pessimiste, alors qu’il y a tant de belles choses dans le monde, comme les fleurs et le chant des petits oiseaux.

Plus de trente ans après on s’étonne de l’incroyable jeunesse éternelle des danseurs et danseuses, comme si, au Ballet, ils possédaient le secret de quelque philtre de jouvence. Le chorégraphe n’a pas usé de cette sorcellerie et des mécréants prétendent que ce ne sont pas les mêmes, que plus de cent interprètes se sont succèdés. Est ce l’heure est-ce l’âge qui ont amené Angelin Preljocaj à affronter le thème des vanités ? Quand il était l’un des danseurs de sa troupe ils avaient tous le même âge,  « Aujourd’hui ils pourraient presque être mes petits enfants » dit-il. Le titre même « Still Life » est le terme anglais de nature morte que tous les peintres ont affronté dès les origines de l’art profane. Il précise: « A partir du XVIIème siécle, la notion de finitude et l’aspect dérisoire de la vie constituent un genre à part entière : « Les vanités ». Les objets représentés sur les toiles symbolisent dès lors des activités humaines avec des éléments évoquant le temps qui passe : la fragilité, la destruction, la guerre et le triomphe de la mort ».

 

Chapitre

Comme Angelin Preljocaj n’a plus rien à prouver il peut tout se permettre, le passage au fil de l’épée médiévale, le massacre d’estoc et de taille, le vieux tour circassien si classique de la femme coupée en deux ou le crâne du « To be or not to be » shakeaspearien, assorti du sablier, de la couronne et de la chouette divinatoire. Point n’est besoin d’être sorcier pour savoir où nous allons tous, grands de ce monde ou intouchables des bidonvilles. Ce qui change, c’est le « qui suis-je », la vanité des insensés infantiles qui gouvernent le monde ou la honte assumée d’être un intouchable et, bien entendu, la qualité et la durée du « dans quel état j’erre ».

 

O tempora o mores

Après 51 pièces et une large moisson de récompenses Angelin Preljocaj aurait pu se contenter de morceaux choisis, comme les duos, ou de se plagier, ou de remonter des pièces anciennes comme ce duo introductif avec fauteuil, « Un Trait d’Union ». Personne ne s’en plaint, bien au contraire, surtout pas ceux qui n’ont pas l’age ou la chance de les avoir vues. Le public enthousiaste a pu vérifier que les pièces du Maître d’Aix vieillissent bien et que dès l’origine le style était déjà là.

 

 

Cette « nature morte » bouge encore, parfois lentement et dans le silence, ou de bruit et de fureur sur une musique techno qui, étrangement, s’accorde parfaitement avec la danse contemporaine. Magnifiquement portée -comme il se doit mais quand même- par quatre danseuses et deux danseurs, les mêmes pour le duo et le sextet, on reconnaît la gestuelle d’Angelin, parfois rigidifiée comme poupée mécanique -peut-être une lointaine parenté cachée avec la robotique- ou couleuvrinienne, ou encore aérienne et vif argent, esthétique, comme une marque dans les corps du socle de la danse classique.
On accepte la symbolique appuyée et l’humour des emprunts circassiens pour vibrer à cette pièce originale, comme un retour à la danse pure. C’est toujours le même livre qu’on écrit, mais c’est là un nouveau chapitre : assurément, le Maitre a encore voix au chapitre.
Le public lui fait une ovation.

Jean Barak

Avec : Isabel Garcia Lopez, Verity Jacobsen, Emilie Lalande, Cecilia Torres Morillo, Baptiste Coissieu, Redl Shtylla. Musique Alva Noto et Ryuichi Sakamoto, lumières Eric Soyer, Scénographie et costumes Lorris Dumeille.

 

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