Temps : quand Wajdi Mouawad va voir ailleurs

22/05/12 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : ,

Que les inconditionnels de Wajdi Mouawad et de sa tétralogie Le sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêt et Ciels) soient prévenus : Temps, c’est autre chose.

Ce spectacle marque une rupture dans l’œuvre du metteur en scène : Wajdi Mouawad a voulu chercher ailleurs et autrement. Le texte et le spectacle ont été créés simultanément, au cours d’un travail de laboratoire de 9 semaines. Tout est donc issu d’improvisations. Au début des répétitions il n’y avait rien, ni pièce ni titre. En même temps qu’un nouveau rapport au processus de création – c’est la première fois que Wajdi Mouawad travaille ainsi – nait avec Temps un nouveau langage théâtral et scénique. Il faut donc savoir qu’on vient voir autre chose que le Mouawad qu’on connaît…

Suivez le guide

La pièce se déroule à Fermont, ville minière du grand nord québécois, isolée et relativement hostile. Elle baigne dans une atmosphère quasiment apocalyptique : des vents violents et probablement glacés, des hordes de rats qui ont envahi la ville et des sirènes hurlantes qui laissent penser que le lieu est bombardé ou menacé d’un danger imminent. L’ambiance est essentiellement sonore (sifflement du vent, cris de rats, sirènes, etc.). Le son, omniprésent, est d’ailleurs un peu pesant : traité de manière plus cinématographique que théâtrale, force est de constater qu’il se réduit le plus souvent à un effet grossier.

Sur scène, en revanche, peu de choses. Un vaste carré blanc au sol, des pans de voiles blancs agités par le souffle d’un grand ventilateur et c’est à peu près tout. Une scénographie épurée et abstraite, donc. Peut-être un peu trop : les comédiens semblent souvent plantés là, debout dans l’espace vide, et à force d’abstraction, le décor parait bien froid (même s’il n’évoque guère le grand froid canadien…). Dans ce cadre, on trouve pêle-mêle : Napier de La Forge, vieil homme atteint de la maladie d’Alzheimer, ingénieur à l’origine de la création de la ville et poète local renommé ; sa fille, Noëlla, que Napier a violé régulièrement dans son enfance et qui est devenue sourde, traumatisée par le suicide de sa mère Jackie ; Blanche Le Blanc, l’épouse de Napier, beaucoup plus jeune que lui et fascinée par son œuvre ; l’interprète de Noëlla, arrivée tout droit de l’ONU dans ce trou perdu, fuyant on ne sait quoi ; la maire de la ville et sœur de Jackie, qui tire à l’arc pour se défouler et veut briser le silence qui règne dans la petite communauté de Fermont ; et deux frères, l’un, soldat canadien, l’autre russe un peu par hasard, tous deux adoptés quarante ans plus tôt et ignorant tout de leur filiation réelle. Les deux frères ont été convoqués par Noëlla pour liquider la succession du père agonisant et sénile et pour l’assister dans le dévoilement de la vérité.

Autrement dit, ça fait beaucoup ! D’autant que tous ces personnages et histoires sont esquissés sans être fouillés et paraissent ainsi assez caricaturaux. Il y a, dans cette pièce, les ingrédients d’une grande fresque exposant tous ces destins mais on ne la verra pas et c’est plutôt frustrant !

Un Temps de transition

Temps amorce clairement un nouveau cycle dans l’œuvre de Wajdi Mouawad, même si certaines de ses obsessions sont toujours là. On a préféré ses pièces plus écrites qui étaient plus développées et mieux construites. La structure du spectacle présente ici des failles évidentes et certains moments creux ou inégaux nous laissent un goût d’inachevé. Mais, malgré les faiblesses de Temps, on salue l’initiative d’un metteur en scène qui cherche à aller au-delà de ce qu’il sait faire et à se renouveler. Plutôt que de regretter les grandes réussites de Wajdi Mouawad, on attend avec impatience de découvrir le prochain opus et, peut-être, une plus grande maîtrise de « l’écriture de plateau ».

Temps

Texte et Mise en scène : Wajdi Mouawad
Avec : Marie-Josée Bastien, Jean-Jacqui Boutet, Véronique Cote, Gerald  Gagnon, Linda Laplante, Anne-Marie Olivier, Valeriy Pankov, Isabelle Roy

Au Théâtre de Chaillot (Paris) du 15 au 25 mai 2012
Au Théâtre de Grasse les 29 et 30 mai 2012

Tags : Théâtre ; Wajdi Mouawad

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