Théâtre et psychose

01/12/08 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : ,

Comment allier le délire du théâtre au délire réel d’un patient, sans danger ? Marion, étudiante en psycho et passionnée de théâtre, nous raconte comme elle allie les deux au sein d’un hôpital parisien en service psychiatrique.

Bonjour Marion, tout d’abord qui es tu ? Que fais tu ?

Et bien j’ai 20 ans, je suis en 3ème année de sciences humaines cliniques et psychanalyse et je fais mon stage dans le service psychiatrique d’un hôpital. Ce service accueille des pathologies lourdes, grands psychotiques, quelques mélancoliques etc. et le service ne gère ces malades qu’en cas de crise donc ce sont des séjours de courte durée en internat.

Qu’est ce que tu fais avec ce public ?

J’organise un atelier théâtre d’une heure par semaine avec un petit groupe de 4 patients, ceux qui veulent participer en fait. Je leur fais pratiquer des exercices basiques de théâtre à savoir tout d’abord un échauffement. Celui ci est primordial car il faut comprendre que la psychose est un morcellement psychique du corps. Les psychotiques ont une perception difficile de ce dernier, des difficultés à se mouvoir également, à se voir dans un miroir sans paniquer ; et si on ajoute à tout ça les médicaments sédatifs on peut aisément comprendre qu’un échauffement est important pour se réveiller, s’éveiller à l’environnement et retrouver certaines sensations.
Après cela, je mets en place quelques exercices, par exemple une présentation neutre : une entrée, dire son prénom et une sortie. Et ce n’est déjà pas une mince affaire ! La difficulté étant toujours dans le problème de situation que rencontre le psychotique, où se place-t-il, comment entrer, comment sortir, tout est brouillon. La timidité qu’a n’importe quel comédien est décuplée ici par la peur de l’autre et de son regard. Les psychotiques sont dotés d’une grande intelligence et savent très bien qu’ils peuvent être jugés.
Ensuite on continue avec le même exercice mais je leur demande de rajouter une émotion quelle qu’elle soit à leur présentation. Le problème étant que les psychotiques sont dans la copie, le mimétisme, ils ne vont pas chercher au fond d’eux une émotion. La preuve, j’ai montré l’exemple et ils m’ont tous copiée. Par ailleurs si ils ne sont pas dans la copie d’autrui ils sont alors dans l’imitation d’eux-même et poussent leur pathologie à l’extrême.
Enfin je fais un dernier exercice en deux temps. Sur un bout de papier ils écrivent une situation simple et basique (prendre une douche, petit-déjeuner, acheter du pain …). Ensuite on mélange les papiers et on se les redistribue, on les lit et on en fait de petites saynètes. C’est simple mais ça les cadre, on voit les prémices de petites improvisations même si c’est encore brouillon et inachevé. Parfois ils commentent leurs improvisations, ils ne la vivent pas mais disent tout ce qu’ils font, ils se contiennent alors par la parole pour se rassurer.

Comment réagissent-ils entre eux ?

Ils sont d’une extrême indulgence et parfois ont une grande admiration devant certains. A l’occasion une plaisanterie gentille, moqueuse mais respectueuse. Il y a beaucoup de respect et d’entraide, ils s’encouragent spontanément en s’applaudissant. Je n’ai même pas eu besoin de leur dire qu’ils pouvaient applaudir à la fin. C’est venu naturellement.

Y a-t-il un projet ?

Alors le problème c’est que les hospitalisations sont de courtes durées, il y a donc un turn over, difficile donc de monter quelque chose sur du long terme. J’aurais adoré organiser un spectacle mais les sorties sont fréquentes et malheureusement certains ont une santé très fragile et pour certains d’entre eux la mort n’est pas loin.
En revanche sur du court terme, je leur demande chaque semaine de me préparer si ils le veulent quelque chose à me présenter, une chanson, un poème etc. Ceci étant il peut alors s’échafauder un travail. Par exemple si l’un d’eux me propose une chanson on va la retravailler ensemble et la parfaire pour l’améliorer. Pour résumer pas de projet mais de petites constructions.
Par contre peut-être qu’il sera possible de monter un spectacle avec le groupe d’écriture qui travaille sur une histoire donc pourquoi pas la mettre en scène, ça me plairait vraiment et cela allierait les deux groupes.

En quoi le théâtre est important en milieu psychiatrique ?

Pour le corps principalement mais aussi pour son côté expiatoire, un peu comme la catharsis grecque. Mais bien sûr tout en contenant et contrôlant car le danger de trop de liquidation et de liberté peut provoquer des crises de délires et c’est bien entendu pas le but ici. Je veux ajouter un peu de symbolisme, du jeu et de l’amusement.

Est-ce que faire du théâtre dans ce cadre est une manière de les intégrer à une société normale ?

Complètement ! C’est pouvoir leur faire jouer autre chose que leur histoire habituelle, celle-ci étant inconfortable, source de souffrance. Le théâtre est une ouverture artistique vers un quotidien différent et rempli peut-être de joie ou du moins d’autre chose et c’est déjà énorme ! On passe alors du vécu au jeu.

Un mot de la fin ?

L’art et la psychose ne sont pas incompatibles. L’art n’est pas une psychanalyse de groupe mais du moins il permet d’apporter, dans une institution qui cadre et contient, une parenthèse fantaisiste et NON PAS DELIRANTE. Enfin, même si les niveaux sont différents, tous participent avec entrain et envie et ILS REVIENNENT !

Et pour finir le théâtre reste un média dans le travail médical fourni par le reste de l’équipe. Cet art est en plus pour les gens dits normaux un moyen de liberté, de décadrage, de délire même, ici c’est l’inverse, le théâtre sert de cadre et c’est monstrueusement intéressant de voir qu’un art a alors plusieurs facettes, plusieurs données et plusieurs utilités.

C’est tout pour moi !

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3 commentaires

    burt  | 02/03/10 à 22 h 38 min

  • très interessant …je suis aussi étudiant éducateur spécialisé et co anime un atelier théatre avec des personnes psychotiques dans une association en lien avec cattp …

    j’aime beaucoup votre description…

  • OLIVIERO Sophie  | 05/07/12 à 13 h 08 min

  • Bonjour Marion,
    Je suis éducatrice spécialisée dans un centre hospitalier spécialisé. Je souhaite monter un atelier théâtre avec 4, 5 personnes…Et ne sais pas comment m’y prendre. Ce que vous faites dans votre atelier m’intéresse beaucoup, auriez vous quelques pistes à me donner ?
    Je vous souhaite bonne continuation et vous remercie pour votre aide.
    Sophie Oliviéro

  • Auriac  | 02/06/16 à 12 h 09 min

  • Bonjour
    Je suis étudiante en soin infirmier et je réalise mon mémoire de fin d année sur l atelier théâtre en CMP
    Pourriez vous me conseiller des lectures et des orientations de recherches .
    Je vous félicite pour votre travail c est passionnant
    Cordialement

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