Un soir à l’aube : Cesena

14/05/12 par  |  publié dans : Danse, Scènes | Tags : ,

(photo de  une : Herman Sorgeloos / photo ci-dessus : Anne Van Aerschot)

Et brusquement le noir se fait.

La salle est prise de court : pas de traditionnel appel à éteindre son téléphone portable, pas de lumières qui déclinent. Déjà un homme court, droit à l’avant scène ; dans la pénombre on le distingue à peine mais on le sait entièrement nu. Il se met à crier-chanter, comme d’une voix animale. Ca met mal à l’aise et parait sans fin, pourtant c’est saisissant.

Il sort et un groupe apparait. Au début, on ne sent que des présences dans le noir. Ensuite on entend des pas. Et au fur et à mesure on devine les corps qui s’avancent – magnifiques déplacements travaillés pour l’oreille et le demi-regard. Puis nait le chant. Et ce chant polyphonique ancien dans l’obscurité quasi-totale est une expérience sensorielle formidable…

Il faut dire que Cesena n’est pas qu’un spectacle de danse. Anna Teresa de Keersmaeker l’a construit comme une exploration de la voix autant que du mouvement. Elle cosigne d’ailleurs ce spectacle avec Björn Schmelzer qui dirige l’ensemble vocal « Legraindelavoix ». Ici, la musique n’accompagne pas la danse comme peuvent le faire certaines musiques jouées en live. Toutes deux se mêlent, égales. Cesena est littéralement construit autour de la musique, des chants du XIVème siècle interprétés a cappella.
Anna Teresa de Keersmaeker a construit la plupart de ses spectacles autour d’un élément musical ou d’un compositeur. Elle va ici plus loin : dans ce spectacle, chanteurs et danseurs sont quasiment indistincts, chacun exerçant l’art de l’autre.

Cette musique de l’Ars Subtilior était déjà au cœur de l’opus précédant de Keersmaeker, En Atendant (2010), qui tient lieu de pendant ou de prélude à Cesena (2011). Dans ce dernier, il n’y a plus d’instrument, il ne reste que des voix ; dans Cesena, il y a moins de danse aussi : Anna Teresa de Keersmaeker et Björn Schmelzer y inventent une nouvelle forme, hybride. En Atendant allait vers la nuit, Cesena va vers la lumière : il a été pensé comme un « spectacle qui attend l’aube » (Anna Teresa de Keersmaeker) et taillé pour la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon, où il a été créé en juillet 2011. Il commence donc dans une pénombre profonde et finit dans la lumière. Mais on est bien loin d’Avignon au lever du jour : on est à Paris, il est 20H30, une journée de plus s’achève et l’on vient s’enfermer dans la grande salle du Théâtre de la Ville. La magie de l’aube sur la Cour d’Honneur et la suspension d’un temps arraché à la nuit et au jour, qui étaient au cœur des représentations du festival d’Avignon, sont certes « transposées » (par les lumières notamment) mais l’expérience est bien différente. Au Théâtre de la Ville, la pénombre artificielle est éprouvante et devient vite interminable, ce spectacle perd aussi beaucoup de son sens, extrait de son contexte originel.

“ON NE VOIT RIEN”

Les spectateurs du Théâtre de la Ville, venus « voir de la danse », semblent déroutés et pour beaucoup agacés par ce spectacle, où pendant près d’une heure « on ne voit rien » et où la danse, au sens où on l’entend traditionnellement, semble avoir si peu de place. Les sièges claquent, les portables s’allument, les soupirs pleuvent, la salle remue et s’indigne. De fait, il vaut mieux ne pas rechercher la chorégraphie ou la prouesse physique en venant voir ce spectacle. Les parties ouvertement « dansées » sont assez faibles. Sans doute parce qu’elles ne trouvent pas leur place : elles semblent toujours parasiter la musique et la présence du groupe ou, à l’inverse, être parasitées par elles. La plupart des moments dansés donnent une impression d’agitation ou de remplissage, assez brouillons et presque superflus.

Finalement, on aurait aimé une proposition encore plus radicale, allant jusqu’au bout de la sobriété affichée par Cesena : un spectacle où il ne resterait plus que la musique et cette danse qui ne se voit pas : la présence des corps, les marches, les déplacements, cet art de l’occupation de l’espace et du collectif qu’a et a toujours eu Anna Teresa de Keersmaeker, chez qui la marche, par exemple, est un élément chorégraphique essentiel.

Que reste-t-il de Cesena ? Une impression mitigée : des moments absolument magnifiques (et pas forcément là où les amateurs de danse s’y attendent) mais aussi de l’ennui face à un spectacle qui souffre de longueurs et de passages un peu en creux.

CESENA, d’Anna Teresa de Keersmaeker et Björn Schmelzer
Du 10 au 19 mai 2012 au Théâtre de la Ville (Paris). Le 24 mai 2012 au Théâtre de Caen.

* Conception : Anne Teresa De Keersmaeker (chorégraphie), Björn Schmelzer (direction musicale)
* Musique : Ars Subtilior
* Interprété par : La compagnie Rosas et le collectif Graindelavoix
* Scénographie : Ann Veronica Janssens
* Durée : 1H50

Photographies © Herman Sorgeloos

Ndlr : Anna Teresa de Keersmaeker
Après s’être formée à la MUDRA (école fondée par Maurice Béjart à Bruxelles) et à la Tisch School of the Arts (à New York), Anna Teresa de Keersmaeker donne ses premiers spectacles au début des années 1980 et crée sa compagnie, Rosas, en 1983. Celle-ci entre en résidence au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles en 1992 (et y restera jusqu’en 2007), où Anna Teresa de Keersmaeker crée sa propre école en 1995, P.A.R .T.S. (Performing Arts Research and Training Studios). L’œuvre d’Anna Teresa de Keersmaeker et de sa compagnie est extrêmement diverse mais établit toujours une relation très particulière entre danse et musique. Anna Teresa de Keersmaeker a par exemple travaillé sur Steve Reich dans Fase (1981), Drumming (1998) ou Rain (2001), Schönberg dans Verklärte Nacht (1995), Joan Baez dans Once (solo, 2002), Bach et Webern dans Zeitung (2008), les Beatles dans The Song (2009), Mahler dans 3Abschied (2010). Elle est aujourd’hui une artiste mondialement reconnue et participe au grand rayonnement de la danse contemporaine flamande.

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