Une maison de poupée pour Ionesco

16/11/09 par  |  publié dans : Scènes, Théatre

Un ballon rouge en plastique, brillant, sur scène. Qu’il est beau, ce ballon, droit sorti d’une maison Playmobil, le ballon avec lequel Michael Banks, héros dissipé de Mary Poppins, aurait adoré jouer. Un ballon tel qu’on n’en a jamais vu, enfant. Quelque chose cloche, pourtant. Le ballon ne bouge pas. Autour de lui, la maison s’écroule, le pompier et la bonne baisent, les parents s’outrent, mais alors pourquoi les enfants anglais ne jaillissent-ils pas des coulisses pour jouer avec un bon coup ? Un si beau ballon, inutile !

Parce que dans La Cantatrice chauve, il n’y a pas d’autre enfant que ceux que le texte nomme. Tout comme il n’y pas d’autre Cantatrice que celle du titre. A un moment de la pièce, M et Mme Smith disent avoir deux filles et un fils. Ça ne signifie pas qu’ils ont deux filles et un fils qui les attendent dans la maison. Enfin quoi, depuis quand les mots expriment-ils une réalité? Réalité, quel vilain mot, d’ailleurs. Leurs amis les époux Martin, par exemple, ont bien compris cela. Elle, a une fille qui s’appelle Alice (Wonderland, c’est la porte à côté), lui, aussi, ravis ils se persuadent que c’est la même et s’embrassent, mais, nous apprend la bonne Mary, ils se trompent ! « La fillette de Donald a un œil blanc et un autre rouge, tout comme la fillette d’Elisabeth. Mais tandis que l’enfant de Donald a l’œil blanc à droite et l’œil rouge à gauche, l’enfant d’Elisabeth, lui, a l’œil rouge à droite et le blanc à gauche ! »

Bienvenue dans les mots de Ionesco. Répétitions, échos, à la lecture les mots s’emmêlent et sur la scène du théâtre de l’Athénée, les comédiens s’attachent à les détacher, à les dire chacun comme un tout. La pièce commence ainsi par un monologue hyper articulé de Mme Smith, debout dans son tuyau d’arrosage. Elle s’exprime telle une prof, de français ou d’anglais on ne sait plus, car La Cantatrice chauve a été pensée à l’origine comme une parodie de Méthode Assimil, ce moyen d’apprentissage des langues fondé sur la répétition solitaire, soumise et un peu bêtasse. Pour cette raison, Ionesco varie les tournures grammaticales à dessein.

Exemple avec ce cours sur les comparatifs : « L’huile de l’épicier du coin est meilleure que l’huile de l’épicier d’en face, elle est même meilleure que l’huile de l’épicier du bas de la côte. Mais je ne veux pas dire que leur huile à eux soit mauvaise. » Jean-Luc Lagarce, dans sa mise en scène, a bien compris la leçon, si bien que les Smith s’apparentent à deux personnages expulsés d’un manuel scolaire, dont chaque saynète est censée aborder un point de grammaire nouveau. Ce qui à la lecture s’offre comme un dialogue bref mais ininterrompu (Certes on nous dit « Silence. La pendule sonne trois fois. » Mais qui s’arrête de lire pour autant ?) prend sur scène la forme d’une série de fragments de dialogues, entre les Smith d’abord, puis avec les Martin, Mary, le pompier. Des noirs tombent sur la scène sans régularité. Lagarce assume l’arythmie du texte, sans chercher à lui inventer une structure non voulue par Ionesco. Même court (1h30, dont le dernier quart d’heure est consacré à l’énumération par les comédiens-personnages des fins possibles pour la pièce), un spectacle sans histoire qui n’ennuie pas est un exploit.

Le seul fil directeur est celui de la décadence progressive du langage. Au début ils récitent, fiers, obéissants. Puis la logorrhée verbale du pompier (Leçon 23 : La famille : « Mon beau-frère avait, du côté paternel, un cousin germain dont un oncle maternel avait un beau-père… ») achève les quatre amis qui ne savent plus qu’ânonner proverbes et syllabes.

Et entre temps Mary est apparue dans mille tenues différentes, une fois Sherlock, une autre Poppins, enfin dévergondée, pour chuchoter au public des notes de bas de page se référant à la mise en scène de Nicolas Bataille, au théâtre de La Huchette, celle qui, à force d’années, est devenue l’officielle du texte de Ionesco. La cantatrice de Lagarce chante dans l’ombre de celle de Bataille, avec intelligence.

En reprenant une création de 1991 pour célébrer le centenaire d’Eugène Ionesco, l’Athénée rend hommage au metteur en scène Jean-Luc Lagarce, disparu en 1995. Ni auteur ni metteur en scène, pour porter une anti pièce. Forcément, ça s’écroule. Ça se tient.
La Cantatrice chauve, à l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet, Paris, jusqu’au 21 novembre, et en tournée.

Voir aussi à la Bibliothèque François Mitterrand, l’exposition consacrée à Ionesco, jusqu’au 3 janvier 2010.

Image: © B.Enguerand

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