SAPE vs Sapologie

18/05/11 par  |  publié dans : Carnets, Tendances | Tags : ,

On vous a déjà parlé du mouvement Chap venu de Grande Bretagne, décalé à souhait, et de son Manifeste qui se veut être THE Holly Bible de tout bon gentleman. La révolution par le tweed, c’est ce qu’ils prônent les chapistes. Une philosophie de vie, un courant loufoque mais pas absurde où la tenue vestimentaire conduit indéniablement à l’identification au groupe, au partage de convictions communes, mais surtout à une envie de bousculer les choses dans une société où dodo rime avec ego. Sous ses airs de grande farce à la foire à l’élégance, et à la dandy attitude, les sociologues y trouveraient sûrement de quoi se faire plaisir. Un caprice à l’occidentale ? Peut-être bien. Mais quand cette fantaisie se retrouve en pleine Afrique noire, on appelle ça comment… ? La S-A-P-E.

La SAPE : phénomène de foire ou de société

Direction le Congo, Brazzaville, le berceau du « concept ». Chaleur, couleurs ! Avenue Matsoua, artère principale de la ville, quartier de Bacongo; les enfants tout comme les adultes s’agglutinent sur les trottoirs devant un écran de télé moyennant une petite pièce. Mes ces gamins fauchés, qu’est-ce qui peut bien les intéresser autant? Un match de foot? Non. Le dernier film d’Harry Potter piraté? Non plus. Ce petit écran diffuse en boucle du matin au soir le « nouveau dvd » sur la Sapologie venu tout droit de Paris, quartier du Château Rouge. Certains boivent les paroles du dandy bling bling parisien qui se pavane dans son costume griffé « ultra chic dernière tendance hors de prix », tandis que les puristes s’insurgent devant tant de clinquant et de m’as-tu-vu. « Mauvais goût. Vous avez-vu un peu ces couleurs criardes? Et tous ces bijoux… Oh, lui il a même laissé l’étiquette de la marque de sa veste au poignet… ». On se cache à moitié les yeux ou on envie leur assurance. Alors forcément il y a débat. De toute évidence deux écoles s’affrontent : les puristes = les Sapeurs et les bling bling men = les sapologues. Les sapeurs sont à l’origine du mouvement, les sapologues le font évoluer.

Des origines dandy du mouvement à l’extravagance clownesque, il n’y a qu’un pas !

Ne confondons donc pas SAPE et sapologie (ou sapelogie) au risque de nous faire lyncher à coups de cannes de Lords et de jets de pipes. Le mouvement SAPE (Société Africaine des Personnes Elégantes) est né après l’indépendance du Congo au début des années 70 et a véritablement explosé dans les années 80. Un moyen de lâcher prise dans une société en ébullition, une mini soupape de sécurité. Une allure vestimentaire, et une philosophie de vie visant à l’élévation de soi; une philosophie que l’on pourrait comparer à celle du mouvement Chap anglais pour son côté smart mais avec une bonne dose de spiritualité en plus, croyance oblige. Un bon sapeur s’évertuera à développer son art sur terre et dans les cieux.

Question tenue, point de snobisme, la sobriété est de mise. L’allure est d’inspiration fin du 19e-début 20e siècle : costume, veston, sans oublier les accessoires: cravate, pipe, canne, et chapeau; à l’anglaise. Et toutes les occasions sont bonnes pour honorer ses concitoyens en leur offrant à la vue son effort vestimentaire; mariages, enterrements, fêtes de famille, chez le barbier ou tout simplement dans la rue, partout, tout le temps.

Alors bien sûr, quand dans les années 2000 certains congolais de France se sont appropriés le mouvement en le rebaptisant Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, ça a fait sauter le chapeau de plus d’un puriste. Place au show et à la transgression des principes les plus fondamentaux du mouvement. Fini les couleurs sobres et la gentleman attitude. C’est un véritable feu d’artifice, un grand déballage ! Rose bonbon, jaune canari, bleu roi, rouge vif, vert pomme. Les couleurs vives sont de mise. Ceci dit, les sapologues respectent à la lettre le principe de base de la sape: la tricologie ou trilogie des couleurs. Pas de faute de goût, trois couleurs pour une tenue, pas une de plus (c’est d’ailleurs un des principes de base dans le stylisme en général). Concernant la démarche à adopter et la façon de se pavaner en public, cela se veut plus insolent. On montre, quitte à en faire des tonnes. Il faut se démarquer en affichant ses marques; costume Dior, chaussures en croco Weston. Le show est légion, à tel point qu’à Paris dès les années 80, des défilés-concours sont organisés. C’est ça la Sapologie, outrancière mais tellement fun!

Alors les gamins assis sur les trottoirs congolais, ils se régalent à mater ce qu’ils ne pourront raisonnablement jamais s’offrir s’ils restent dans le droit chemin… Les dvd circulent et les papis fustigent ou se moquent.


Petit reportage, quartier de Château Rouge, Paris (fief de la Sapologie)

A défaut de faire l’unanimité des adeptes de belles sapes, la Sapologie a le mérite d’avoir mis en lumière le Congo. Si bien que le milieu de la mode, avide de renouveau perpétuel, s’est imprégné de ses codes. Toute colorée qu’elle est, elle a fait le bonheur des défilés. La très british griffe de prêt-à-porter Paul Smith s’en est largement inspirée en 2010, créant des silhouettes rose bonbon et orangé. La tendance “color block” n’a qu’à bien se tenir!

Papa Wemba, c’est le king de la Sap(ologi)e..

C’est qu’il y en a des adeptes du mouvement… Du chômeur au banquier, on se déguise, ou plutôt on se vêt pour le plus grand plaisir de tous. En tête de file des sapeurs et sapologues, outre les “fondateurs” (Christian Loubaki le puriste et Djo Balard le sapologue), on trouve même des gens de ” la haute”. Imaginez vous un gouvernement dont le Premier ministre parrainerait un défilé de sapeurs… Et bien Mvouba, au Congo, il l’a fait. Souhait de popularité auprès de la jeunesse ou simple jet de poudre au yeux?
Quoiqu’il en soit, il ne détrônera pas de si tôt le maître incontesté du milieu artistique, véritable dieu vivant, adulé depuis des décennies par le peuple congolais, et plus largement par l’Afrique noire, le bien nommé Papa Wemba, chanteur à succès et pro de la sape. Il montre l’exemple le monsieur, jusqu’à faire de la Sapologie le sujet de plusieurs de ses chansons.

On s’amuse du mouvement ou on le déplore. Si on gratte un peu on s’insurgerait presque devant une telle aliénation des masses. Finalement nos gentils chapistes se prennent moins au sérieux, et ce n’est pas plus mal.

(Certaines photos du diaporama sont extraites du livre Gentlemen of Bacongo de Daniele Tamagni, Paul Smith et Paul Goodwin).

Lire aussi : Le manifeste Chap, c’est bath !

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

1 commentaire

    scrathspam  | 10/04/13 à 21:16

  • la sape sa se mérite

Laisser un commentaire