#BabelMed Marseille : Le tour du monde en 72 heures

05/04/15 par  |  publié dans : Concerts, Musique | Tags : , , , ,

Boom pam

A l’entrée du Dock des Suds, ce samedi, un petit groupe de pro-palestiniens protestait contre le lessivage à la culture du drapeau israélien, sur lequel sèche le sang des deux mille et quelques palestiniens massacrés sous un déluge de feu il y a peu dans la bande de Gaza, le dernier avant le prochain. A moins que ce soit la colère divine.
Babel Med aurait accepté les subventions de l’État d’Israël pour la venue d’un groupe « Boom Pam », lequel annonce la couleur: « nous sommes israéliens, nous venons de Tel-Aviv, nous représentons le peuple israélien et le peuple palestinien, pas le gouvernement d’Israël ».
C’est le ton militant, pacifiste et cosmopolite de cette manifestation culturelle hors norme, où se côtoient les mélopées judéo-hispaniques du quatorzième siècle et le rock métal coréen, joué sur des synthétiseurs et des instruments traditionnels multimillénaires. Hallucinant sans acide, mais gaffe aux baffles toujours réglés beaucoup trop fort, même avec boules « Qui est-ce? » vissées jusqu’à l’oreille interne.

Mieux vaut être sourd

Des fois il vaut mieux être sourd, pour autant que ce soit réversible. Les O.R.L. hurlent, mais déjà, ni les organisateurs ni le public, ni les groupes ne les entendent plus. Ce n’est pas une fatalité: la pétulante chanteuse de fado Giséla Joao en tennis et robe disco du soir ultra-courte chante un fado traditionnel vivant, radicalement contemporain, qui donne envie d’être portugais pour ressentir profondément la saudade, la nostalgie de l’exil et des amours enfuies. Elle partage cette limpidité avec le flamenco cristallin de son cousin catalan « Chicuelos », ou le trio vocal du Bénin « Teriba », ou encore le trio tzigane « Tcha Limberger’s ».
On ne peut les citer tous, mais ils sont incontournables: Unni Lovlid de la lointaine Norvège, à voix nue ou s’accompagnant de son synthétiseur aérien reprend des chants traditionnels oubliés, non loin de la tribu des amazones réunionnaise « Simangavole », et à la suite de Françoise Atlan aux chants judéo-hispaniques des juifs espagnols, déportés en terre d’islam par Isabelle la très catholique. Tous gagnent a être écoutés sans bouchons d’oreilles, et pour peu qu’on entende la langue, on comprend même les paroles. Sinon, on les invente.

SimangavoleUn grand marché

Le nerf de la guerre, la survie de la culture, il le faut bien. Comme les tomates ne se reproduisent pas en barquettes dans les supermarchés, les artistes doivent vivre pour se produire, et réciproquement. Ils viennent là pour rencontrer les diffuseurs de la culture mais également le public Marseillais, si nombreux qu’au fur et à mesure des soirées, il faudrait être Moïse pour fendre la foule compacte qui migre régulièrement d’une salle à l’autre, comme le flux et le reflux d’une marée humaine. Pendant trois jours, rencontres et conférences se succèdent dans la journée, et les concerts pendant trois nuits. Pas moins de trente deux concerts sur trois lieux, enchaînés de quart d’heure en quart d’heure, dans une folle rotation entre le cabaret, le chapiteau de cirque et la grande salle des Sucres. Un marathon pour les organisateurs, propice au nomadisme du public qui fait le tour du monde en quatre vingt pas.

Le monde en condensé

De nos cousins francophones bilingues du Québec aux gauchos argentins, les vachers, pas les gauchistes de « Moussu Te lei Jovents » ou « Radio Babel Marseille », français de souche depuis déjà une ou deux générations, de la kora africaine aux mélanges de « Family Atlantica », on rencontre toutes les musiques du monde.
Loriane Zacharie, lumineuse créole de Martinique, Omar Pene, légende vivante de la musique africaine selon Youssou N’dour, et même un ministre de la culture en exercice. Pas le brésilien Gilberto Gil qui a repris la scène à plein temps, mais Mario Lucio le capverdien, ambassadeur charismatique.

Antipodes

On a connu il y a trente ans la word Music, qui nous a sauvé des classiques empoussiérés et des franchouillardises niaiseuses, puis le métissage, chacun cultivant la musique de l’autre jusqu’à parfois s’y dissoudre. La fusion a suivi, qui se moquait des genres et des frontières, lançant des passerelles qui nous ont offert des surprises magnifiques et des musiques d’ascenseurs.
Aujourd’hui, l’époque est à la confrontation, au mélange des genres, au nomadisme musical. Au temps des frontières étanches c’étaient surtout les musiques qui voyageaient de proche en proche, dans notre univers mondialisé ce sont tous les musiciens qui voyagent, reconstituant des tribus nomades improbables, osant des juxtaposition géniales ou incongrues, l’avenir nous le dira. Ainsi Saïko Nata croise un piano classique avec sa kora, percussions et violoncelle, et une danse entre néoclassique et modern jazz. Ou encore le folk polonais, voix et instuments anciens, avec la chanteuse Mercedes Péon, multi-instrumentiste extra terrestre qui a atterri en Espagne. Le public adore. Pardons aux oubliés, aucun ne méritait de l’être.
A passer d’une époque à l’autre, d’un genre à l’autre aux antipodes, de continents en continents, le vertige vous prend. Condenser une année -ou plus- de concerts en trois jours, ce n’est pas une expérience ordinaire, il faut s’en remettre.

« Nous ne savons pas si nous serons encore là l’année prochaine » murmurent des organisateurs. En effet, nos frères et sœur de tous les continents pourraient bien être considérés demain comme des blédards ou des « gens du voyage », ce qui est paradoxal, des bamboulas, des niakoués ou des nambikwaras, si ce n’est encore pire. La suite est dans les urnes, tant qu’il y en aura.

Photos Jean Barak

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