Les Béances de Camille Mutel

02/04/18 par  |  publié dans : A la une, Danse, Festival, Scènes | Tags : , , ,

Le Festival “Plus de Danse” du K.L.A.P. change de nom, il s’appelle dorénavant “Plus de Genres”, à l’occasion de “Marseille Provence 2018 Quel Amour” dans lequel il s’inscrit

Revendiquée ou phobique, la question du genre travaille le corps social dans ses représentations intimes. 

La soirée était initiée par la pièce d’Alexandra Bachzetsis: “Private: wear a mask when you talk to me”. Comment nos comportements sont-ils déterminés par des clichés? Elle explore les déterminismes sociaux tableaux après tableaux, à travers une série de postures, depuis une longue séance de maquillage jusqu’à l’image assumée de la garçonne. Elle aura traversé la séduction agressive archétypale, la gym, le yoga, les drag queens, Mickael Jackson et le porno. Tableaux après tableaux, elle se transforme, pour enfin retrouver Trisha Brown dans sa reprise de la danse traditionnelle grecque, le Rembetiko, rendu célèbre par le film culte “Zorba le Grec”.

Référée à ” l’anarchie improvisée” de Derrida le propos est ambitieux, la performance s’inscrit dans le courant récessif de la “non danse”. Comme ce qui va mieux en le disant, ça irait sans doute mieux en le dansant.

 

“Animaux de Béance”

Puis la Compagnie Li(luo) fondée par Camille Mutel proposait ses “Animaux de Béance”, un de ces objets qu’on déteste immédiatement ou qui vous emportent d’emblée.

on plonge dans une évocation de la danse de l’Argia, une sorte de tarentelle Sarde mais au ralenti, une cérémonie de dépossession au travers de la transe et d’un long cri primal déchirant. Le plateau est peuplé d’objets hétéroclites détournés, un lavabo devient perchoir, une baignoire par trop exiguë accueille un vieux nouveau né à la fin de sa trajectoire de vie pour sa dernière toilette.

Le chant est un long cri de détresse, il anime les corps, un Scarlatti a capella clôt la pièce.

Au delà des canons de l’âge et de la beauté, de la pudeur ou de l’ostentation, la nudité toujours interpelle. Le nu est plus qu’une mode dans la danse, il est provocation et questionnement. Pourquoi être nu certes, mais pourquoi être habillé, dissimulé? En 1967, les filles qui portaient pantalon étaient renvoyées chez elle pour s’habiller correctement, de même les garçons qui portaient blue-jean. Le vêtement non plus n’est en rien anodin.

Que faire de la pudeur? Quelle différence y-a-t-il entre l’exhibitionniste derrière les fusains de l’école et l’homme qui se dépouille de ses oripeaux sur scène, une sorte d’habit de samouraï, chaussé de patins à glace, aussi incongrus l’un que l’autre? Les parques tissent le fil de nos existences, divinités maîtresses de nos destinées, l’homme qui naît nu se présente de même devant sa fin inéluctable.

Il faut se laisser emporter par cette pièce hiératique, rituel au cérémonial mâtiné d’orientalisme dont le sens échappe, abandonner l’idée de comprendre pour laisser le cri vous pénétrer, les provocations vous interpeller et l’absurde vous travailler l’intellect trop bien organisé.

Il appartient à chacun d’inventer le récit de ce théâtre d’image et de masques à la frontière de la danse, entre butô, cérémonie du thé et transe sarde. “Animaux de Béance” est tout sauf indifférent, il interpelle chacun dans ses esthétiques pourtant patiemment élaborés.

Un objet étrange et inquiétant, fascinant.

Jean Barak

Avec Alessandra Christiani, Isabelle Duthoit et Mathieu Jedrazak

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