Les raisons d’espérer de Syhem Belkhodja

21/02/20 par  |  publié dans : A la une, Danse, Scènes | Tags : , ,

Syhem

C’est au Pavillon Noir que Syhem Belkhodja présente sa troisième pièce, soutenue sans faille par le Ballet Preljocaj, qui l’a par trois fois accueillie en résidence de création.

Une femme accouche dans un canot. Des enfants isolés sont du même naufrage. La situation de leurs parents est si désespérée qu’ils paient pour eux une traversée vers nulle part, dans l’espoir qu’ils seront secourus. Parfois ils le sont par des reîtres qui les ramènent à leur camps de départ, dans ce pays sans loi où on les réduit en esclavage, dans le meilleur des cas.

Quand des justes les recueillent en mer on les dit criminels, on les emprisonne pour “complicité avec les passeurs”. On refuse le droit de naviguer à leurs navires. On les raille aussi: ce sont des “humanitaristes”. Des radicalisés de l’aide humanitaire. L’Europe reste ferme: secourir ces canots de fortune c’est encourager ceux qui les exploitent, leur donner de l’espoir. On ne peut pas dire “Plus il en mourra, moins il en partira”, ce ne serait pas correct. Alors on harcèle les secouristes bénévoles et on raccompagne ceux qui ne se sont pas noyés. La Méditerranée, Mare Nostrum, est devenue un charnier dont on n’exhumera pas les corps. Ce n’est pas un génocide, c’est la mer qui les noie, pas l’Europe.

Syhem Belkhodja est une combattante de la culture. Danseuse puis chorégraphe, elle fonde une école de danse contemporaine, puis une association d’artistes “Ness el Fen”, Les Gens de l’Art, puis les Rencontres Chorégraphiques de Carthage, puis un Festival du Film documentaire, et enfin promeut la création d’un Centre Chorégraphique National à Tunis, qu’elle codirige.

Y a-t-il des raisons d’espérer?

C’est le titre fluctuant de sa pièce, qui oscille entre affirmation volontariste et découragement, face à une réalité glaçante. Une phrase répète en boucle “Ne partez pas, restez chez vous”. Ça pourrait –ici– être l’affirmation du rejet. Venant de ceux qui –là bas– mesurent l’étendue du drame, c’est un cri d’amour, au bord du désespoir. Assumez votre destin, votre histoire. Battez-vous là où vous êtes. Construisez votre pays.

Nour M’Zoughi

Souvent, les bonnes intentions font des spectacles médiocres, ce serait oublier que Syhem Belkhodja à travaillé avec les plus grands Maîtres, qui sont venus nombreux à son appel soutenir l’émergence de la danse contemporaine en Tunisie, gratuitement au demeurant.

C’est une pièce crépusculaire, portée par de magnifiques danseurs. Tous n’ont pas pu venir, ils n’ont pas eu leur visa. Il ferait beau voir que des artistes arabes nous envahissent. “Nous allons revenir” dit-elle, et “nous allons repartir”. Venez chez nous, nous avons besoin de vous, c’est de vous que nous avons tant appris, vous serez reçus comme des princes”. 

Nour, danseuse, prof de danse et par ailleurs surdiplômée de l’université explique: “en Tunisie, vous ne pouvez pas installer la lenteur. Il faut danser tout de suite. Le public ne connaît que la danse traditionnelle, il faudra du temps pour que la danse contemporaine trouve sa place. Nous n’en sommes qu’aux débuts”. Syhem ajoute: quand on veut évoquer la mer, chez nous il faut mettre le bruit de la mer. Surligner. Ici, cela fait scolaire”. Alors la danse se situe dans un entre-deux, la version tunisienne est plus courte, celle-ci prend le temps de nous faire ressentir l’angoisse d’une traversée de nuit où la mort rôde, où l’espoir est la dernière lueur. 

 

Il est impossible de séparer le fond de la forme, cette pièce incarnée vous prend au corps. Au delà d’une belle pièce, c’est un cri d’espoir au bord des abysses, malgré tout, une façon de lutter, avec les armes de la culture. La danse contemporaine de Tunisie en est à ses prémices, soixante ans après celle de l’Amérique, cinquante ans après celle de l’Europe, mais elle ne part pas de rien, elle entre de plein-pied, comme on dit “dans la modernité”. Elle n’en reste pas moins orientale.

A suivre: lors de la première, il y avait dans la salle nombre de fées de la culture penchées sur son berceau. C’est bon signe.

Jean Barak

Avec Nour M’Zougui, Hamdi Dridi, Mohamed Toukabri, Oulmaima Manaï, Khais Choulbi, Fateh Khiari, inch Allah.

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