Entretien avec les réalisateurs de “Livide”

27/04/12 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : , ,

Dans Livide, Julien Maury et Alexandre Bustillo revisitent le mythe du vampire et les légendes celtiques, après avoir fouillé les entrailles d’une femme enceinte dans le traumatisant A l’Intérieur (2007). A l’occasion de la sortie DVD de leur second bébé, on s’est entretenu avec ces deux affreux jojos pourtant bien sous tous rapports. Sur la difficulté de faire un film, la frilosité des exploitants, le cauchemar du “development hell” hollywoodien (projet du remake de Hellraiser)… Maury et Bustillo se montrent aussi passionnés que partageurs. On aime !

Pourquoi le cinéma d’horreur français a t-il autant de mal à trouver le chemin des salles ?

Julien Maury : Arriver en bout de chaine de fabrication et ne plus avoir de visibilité, c’est quelque chose de douloureux pour nous. C’est quand même un travail qui nous a pris un peu plus de deux ans de notre vie. C’est une bataille à chaque étape, et quand les exploitants ne jouent pas le jeu, c’est très décevant. En même temps, on a affaire à des gens qui parlent en terme de chiffre d’affaires. On ne parle pas ce langage là, nous. Quand Livide est sorti en décembre, ils avaient Intouchables, le film remplissait trois salles à chaque séance. Les exploitants n’ont pas voulu risquer de prendre un film qui ferait peu d’entrées, alors qu’ils avaient la possibilité de faire leur chiffre d’affaire de l’année, sur quelques mois. T’as beau essayer de leur faire comprendre qu’il faut une offre variée pour les spectateurs, c’est dur de se faire entendre sur ce terrain là.

Cette méfiance vis à vis du cinéma d’horreur a surtout l’air de toucher le cinéma français…

JM : Il y a un désamour du cinéma de genre hexagonal, les gens n’y croient pas, tout simplement. Même les spectateurs. Mais on ne peut pas leur en vouloir. Des films d’horreur français, il y en a peu, et ce sont de petits budgets. Comme on ne peut pas faire de films ambitieux, on essaie de faire des films malins, de sortir des ornières que nous offre la production française. Les spectateurs sont là, le potentiel est là. Quand tu vois les chiffres de Saw ou Destination Finale, tu vois bien que ça cartonne. Mais on souffre du syndrome “c’est français, ça va être chiant”. Les médias de masse ne nous suivent pas, sans eux on ne peut pas faire grand chose. Les gens ne vont pas au ciné souvent, parce que ça coute cher. Alors quand ils ont le choix entre un film dont ils ont entendu parler toute la semaine dans tous les médias, et un film avec des vampires et des danseuses… Ils ne vont pas prendre le risque de claquer 10 euros s’ils ne savent pas où ils vont… Il faut être un spectateur aventurier pour rentrer voir. Ou alors il faut s’intéresser au genre, savoir ce que c’est, et ça concerne une minorité des spectateurs.

Alexandre Bustillo : Cette question, ça n’est pas à ceux qui font les films, qu’il faut la poser, mais aux exploitants. Ce sont eux les responsables, eux qui décident à l’arrivée s’ils prennent ou non le film. C’est juste une question de fric. Ce genre est mal vu par les exploitants parce que selon eux, le ciné d’horreur qu’il soit français ou américain, ramène un public qu’ils n’ont pas forcément envie de voir dans leurs salles, comme les jeunes un peu turbulents. Pour avoir été projectionniste dans un cinéma de banlieue, je peux t’assurer que c’est vrai. Nous, on respecte les impératifs qu’on nous donne quand on fait le film. On nous a par exemple demandé, par contrat, que Livide soit interdit aux moins de 12 ans quoi qu’il arrive. C’est ce qu’on a livré, tout en sachant qu’on pourrait espérer avoir plus de salles avec un moins de 12 qu’avec un moins de 16 et à l’arrivée, en fait, non. Seulement 17 copies ont circulé…

A l’Intérieur avait eu droit à plus de copies, pourtant…

AB : Oui mais entre temps, cinq années se sont écoulées. Et cinq ans, dans ce milieu là, c’est très long. Il s’est passé plein de choses. A l’Intérieur était le premier film d’horreur français à sortir depuis un moment. Les mecs ne savaient pas trop si ça allait marcher. C’était un film très prototype. On a eu de la chance, on a eu une sélection à Cannes, on a eu droit à 90 copies. Mais depuis, il y a eu combien de films français : allez… 10-15. Ils se sont tous plantés. Les distributeurs en ont conclu que ça ne marchait pas, et sont devenus encore plus frileux qu’avant. Quand A l’Intérieur est sorti, on n’avait pas encore le recul qu’on a maintenant sur les films d’horreur français. On était encore en territoire inconnu. Ils avait fait 300 000 entrées, et Haute Tension avaient dépassé la barre des 100 000. C’étaient des succès d’estime, c’était pas mal du tout. Avec A l’intérieur on a fait à peu près 80 000 entrées, ce qui n’est pas terrible, mais à l’arrivée c’est l’un de ceux qui ont le plus de succès parmi tous ceux qui ont suivi. Les DVD ont bien marché, et les diffusions sur Canal+ ont cartonné.

 

Pourquoi tant de temps entre les deux films ?

AB : On n’a pas arrêté de travaillé, en fait. On a beaucoup écrit. Quatre ans c’est à la fois très long et très court. En quatre ans, y’a des mecs qui font beaucoup moins que nous. On n’est pas Spielberg. Lui, il a une grosse force de frappe avec Dreamworks. Il a une logistique énorme derrière lui, et un pool énorme de créatifs qui lui font tout le boulot. Le mec peut enchainer les tournages en claquant des doigts. Nous, c’est pas du tout ça. Donc ça prend plus de temps, mais on n’a pas chômé, on n’a pas attendu en se tournant les pouces.

Est-ce qu’il est facile de réunir un budget pour ce type de projet ?

AB : Oui et non. C’est facile d’atteindre un certain budget – en dessous de 2 millions d’euros – mais aller au dessus, c’est impossible sachant qu’en vérité, les films d’horreur, ça coute cher. Il faut un budget effets spéciaux, maquillage, des décors particuliers… Tout ça, ça coute du pognon. C’est pas un film comme le cinéma français nous en sert à la louche. La comédie française lambda, de base, coute au moins entre 7 et 10 millions d’euros. Ce qui est hallucinant parce qu’à l’écran, il n’y a rien qui justifie un budget si élevé ! Alors que nous on a pas une thune, et à l’arrivée, on fait des films qui sont censés couter le double, voire le triple. C’est pas difficile de trouver un petit budget pour un long-métrage censé couter plus cher. Mais on est condamné à écrire des scénarios qui rentreront dans des budgets de ce type. C’est pas demain qu’on pourra faire Star Wars en France ! Un film d’horreur à 15 millions d’euros, n’y pense même pas, c’est de l’ordre du fantasme. On a essayé de monter avec Thomas Langman un film d’aventures, un genre de thriller fantastique avec des éléments horrifiques, qui coutait 7 millions d’euros. Et Langmann, qui est quand même un putain de prod avec un carnet d’adresses de dingue, n’a jamais réussi à réunir plus de 5 millions. C’est pour te dire si en France, tout le monde s’en fout.

Malgré tout, vous avez fait le film que vous vouliez ?

AB : Bien sûr. On est contents du résultat, contents surtout d’avoir fait le film. Évidemment, encore plus Livide qu’A l’intérieur, aurait nécessité un peu plus de moyens, et plus de temps de tournage. On a tourné pendant 30 jours, avec une seule caméra. C’est un exploit, vraiment. On avait un plan de travail ultra serré. Mais on a réussi à faire le film dans les temps et sans heures sup. A la base, on devait le faire aux États-Unis, avec la boite de Robert Rodriguez, “Troublemaker”, et le film a été budgété à 8 millions de dollars [environ 6 millions d’euros, ndlr]. Le même script ! A un détail près, quoi. On est reparti en France, parce qu’on préférait le faire ici, et on s’est retrouvé avec trois fois moins. Quand je vois le film, je peux te dire où le pognon manque : certaines scènes, comme le final ou les scènes d’envol, auraient nécessité deux ou trois jours de tournage et le double de budget en post production, mais on a du les faire en un après-midi…

Suspiria, notre principale source d’inspiration”

Comment avez-vous travaillé la lumière si particulière du film ?

JM : On est des spectateurs avant tout, on bosse beaucoup à la référence, et on donne beaucoup de modèles à nos chefs de postes. Laurent Barès, notre chef op depuis A l’Intérieur, on lui a pas mal montré de films, de peintures… C’est quelqu’un de très créatif, à qui on dit tout ce qu’on a en tête. On en discute tous les trois, et le résultat est une hybridation de toutes nos idées. Notre principale indication était que la maison soit une entité à part entière, un être vivant, et que chaque pièce ait son ambiance, que chaque endroit visité soit différent du précédent. Qu’on ne sache jamais sur quoi on va tomber quand on ouvre une porte. On a donné la même indication aux responsables de la décoration. Pour nous, chaque pièce représentait une partie du corps de la maison. La chambre de Jessel, c’est le cerveau. La salle de danse, c’est le cœur…

AB : On voulait un film visuellement riche, avec une lumière très travaillée. Avec Julien, on a le culte du chef opérateur, c’est le poste le plus respecté sur les tournages aux États-Unis. En France, tout le monde s’en fout, à part peut-être les jeunes réals de notre génération, qui ont été élevés avec le cinéma américain. On voulait commencer sur une lumière assez réaliste et la faire glisser peu à peu vers une lumière de conte de fée. Notre principale influence visuelle – on en avait 1000, on s’est même inspiré de tableaux de Delatour… Mais la principale influence, c’était la lumière de Suspiria. Laurent, lui, déteste ça. Il n’arrêtait pas de nous dire “mais cette lumière est nulle!“… On a trouvé un compromis. Au final, il est très fier de sa lumière sur Livide et on en est aussi très contents. C’était un travail à faire au jour le jour. On affine, comme des peintres : on remet un peu plus de couleurs, on en enlève, on essaie des trucs. Ce qui était bien, c’est qu’on était dans un monde assez fantastique avec une maison où chaque pièce avait sa propre identité visuelle, on pouvait donc passer d’une ambiance à l’autre sans réelle continuité. On n’est pas dans un film réaliste où il faut une vraie continuité au niveau de la lumière, là on pouvait se permettre d’essayer plein de trucs.

Et donc, encore une fois, Dario Argento est votre principale influence.

JM : Argento fait partie de notre culture. C’est une source d’influence consciente et inconsciente. Du bon ciné d’horreur européen. On en a parlé sur A L’Intérieur, on en reparle sur Livide, mais pour nous c’est naturel. Il a développé une imagerie tellement forte que même sans vouloir expressément le citer, on se retrouve à se dire “tiens, on a fait comme dans Ténèbres” ou “tiens, ça ressemble à Suspiria“. Ce sont des choses qu’on a en nous, qui nous ont construits en tant que cinéastes. Ça nous amuse d’imaginer un univers étendu avec des ponts entre les films, et d’imaginer que Deborah ait été l’élève de Mater Suspiriorum. C’était plus de l’ordre du clin d’œil. Le problème d’Argento, c’est que depuis qu’il a arrêté de se droguer, ses films sont nuls !

Lorsque vous avez écrit Livide, est-ce que vous aviez en tête d’en faire l’antithèse de votre premier film ?

JM : On en avait un peu marre des films ultra hardcore. A l’intérieur, on ne le renie pas du tout mais tous les films de genre français étaient ancrés dans une veine réaliste. Et même ceux qui se revendiquaient plutôt du fantastique, comme Derrière les murs, à l’arrivée, n’étaient pas très fantastiques. On adore plein de sous genres : l’horreur pure, le fantastique onirique, poétique, les films de monstres, les thrillers… On avait très envie de faire un film de créature, un film plus posé et ancré dans un univers fantastique. C’était davantage l’envie d’explorer des genres qu’on aime, que de faire le contraire de A l’Intérieur.

AB : On s’est pas mis devant une feuille blanche en se disant “allez, on va écrire un scénario qui sera l’antithèse de A l’Intérieur“. On a eu l’idée du scénario, on l’a écrit, on l’a développé, et au fur et à mesure, on s’est aperçu que le script allait dans le sens contraire de celui de A l’Intérieur, même s’il y a plusieurs points communs entre les deux. Le sujet en lui même impliquait qu’on aille plus dans le coté poétique et fantastique du cinéma d’horreur que dans le coté ultra violent et réaliste du premier.

En même temps, il y a beaucoup de similitudes entre les deux films. Ce qui saute aux yeux, c’est la façon dont vous avez fait de votre actrice, Chloé Coulloud, un clone d’Alysson Paradis dans A l’Intérieur.

AB : C’est marrant, mais on ne s’en est pas aperçu tout de suite. Chloé Coulloud à la base, elle est blonde… C’est une blondinette super solaire, habillée comme un petit clown. Et nous, on l’a rendue dark, avec ses cheveux noirs, ses fringues sombres. Et bien plus tard, sur le tournage, on s’est dit “ah tiens, elle ressemble à Alysson!”. On l’a habillée pareil, c’est vrai… Mais c’est inconscient.

JM : C’est pas fait exprès, mais oui, quand on a pris un peu de recul on s’est dit “merde, on a fait le même film !” Les mêmes scènes, parfois… Pour les fringues, j’avoue c’est un peu la honte, on s’en est pas rendu compte tout de suite. Mais bon… Tu donnes des indications à tes chefs de poste en fonction de ce que tu aimes toi, finalement. Donc du coup, c’est vrai que les actrices se ressemblent. On aime bien les vestes en cuir, les bonnets… On trouve ça mignon, une fille avec un bonnet. Et puis on aime bien les brunes… Mais en même temps, c’est le personnage qui veut ça, c’est une fille brisée par la vie, elle aussi. Quand on s’en est rendu compte ça nous a pas plus gênés que ça. Finalement, ça fait un lien entre les deux.

On pourrait presque voir Livide comme la suite de votre premier film. Le bébé d’À l’Intérieur a grandi, et a une vie super compliquée… Et puis sa mère est interprétée par Béatrice Dalle. Ça n’est pas innocent.

AB : On y a jamais pensé, tiens. C’est marrant, comme idée… Mais du coup, elle a vraiment pas de chance, la pauvre.

Les prénoms de vos héroïnes, Lucie et Anna, c’est un clin d’œil à Martyrs, de Pascal Laugier ?

AB : Totalement. On adore ce film, et donner ces prénoms aux personnages était volontaire, mais personne ne l’avait remarqué avant toi ! Y’en a plein d’autres, des clins d’œil dans les prénoms. Deborah Jessel, c’est un hommage aux Innocents, de Jack Clayton. Un mix entre Deborah Kerr, l’actrice, et Jessel le fantôme du film.

Pourquoi avec choisi une vraie danseuse, Marie-Claude Pietragalla, pour interpréter Deborah Jessel, alors qu’on ne la voit même pas danser dans le film ?

AB : On cherchait quelqu’un avec un physique particulier et une autorité naturelle. On est tombé sur une photo de Marie-Claude par hasard, et on s’est dit qu’elle était exactement le rôle. Elle est l’une des plus grandes danseuses de tous les temps, et elle a une réputation de femme très très dure. Elle était directrice de l’opéra de Marseille, et elle était tellement infâme avec les danseurs, qu’ils se sont mis en grève pour qu’elle s’en aille. Et elle s’est fait virer ! Elle a une réputation d’ordure, et elle est la première à le reconnaitre. Quand elle a lu le scénario, elle a été ravie de pouvoir jouer une VRAIE ordure. Isabelle Adjani avait dit oui aussi. On a préféré prendre Marie Claude, parce que c’est une sportive de haut niveau, c’était ce qu’il nous fallait, même si elle ne danse pas dans le film. Elle a un maquillage très lourd à porter, des déplacements assez particuliers, des scènes de bagarre. Pour tout te dire, Adjani voulait être dans A l’Intérieur aussi, et ça n’a pas pu se faire. On cherche désespérément un projet pour tourner avec elle. Elle a une ouverture d’esprit incroyable. Elle a fait un film avec les mecs de Groland, elle a fait celui d’Alexandre Astier… C’est une actrice intelligente, qui n’hésite pas à aller chercher les jeunes réalisateurs.

Comme dans A l’Intérieur, les héros de Livide sont des héroïnes. Les femmes vous inspirent plus que les hommes, on dirait.

JM : Mettre des femmes dans un film d’horreur, c’est un classique. Et on aime l’idée de mettre un personnage qui a priori est plus fragile, plus sensible, dans un univers qui va être très dur, qui va lui demander d’aller chercher au fond d’elle des ressources qu’elle ne se connaissait pas. Nos personnages masculins sont soit très inhibés, soit effacés, soit des crétins finis, ce qui est le cas dans Livide. Ils sont leaders dans un premier temps, et face au danger, révèlent leur vraie nature : des mecs affolés, lâches, super mauvais. Il n’y a que leur survie qui compte… cette inversion des valeurs nous plaisait bien. Et puis on est des mecs, ça nous parait plus intéressant de filmer des filles !

Deborah Jessel a étudié à l’académie de Fribourg, mais apparemment, elle n’est pas vraiment une sorcière. Plutôt un vampire.

JM: En fait on a jamais qualifié nos créatures. Dans le script, on a jamais écrit les mots “vampire” ou “sorcière”, ce sont des créatures hybrides, à la croisée d’influences différentes. On s’est inspirés de plusieurs grands mythes, auxquels on a ajouté nos idées à nous. Dans Livide, il y a un peu de vampire, un peu de sorcellerie, un peu de légendes bretonnes, et modestement, à notre petite mesure, on a essayé d’inventer une créature qui pourrait s’inscrire dans le folklore celtique.

Hellraiser : l’enfer hollywoodien

Vous portez quel regard sur les cinéastes français qui partent faire carrière aux États-Unis, comme Alexandre Aja ou Xavier Gens ?

AB : Tant mieux pour eux, on a rien contre, mais nous, on ne veut pas partir juste histoire de faire un film là bas, parce que ce serait plus “classe”. Le plus compliqué est de garder le contrôle des films. On est très potes avec Xavier Gens. Hitman, ça a été un enfer pour lui. Il a juste fait ses images, sans avoir son mot à dire. Il a fait son montage, Besson l’a regardé et a dit “on s’en fout on refait tout”, le mec a aucun droit de regard ! Travailler comme ça, c’est vraiment pas possible.

C’est pour cette raison que vous avez abandonné le projet de remake de Hellraiser ?

AB : Pour des raisons un peu différentes, mais l’idée est la même. Des mecs viennent te chercher à l’autre bout de la planète pour te dire “venez faire un film avec nous !”, à l’arrivée, pour faire quoi ? Pour te faire faire le yes man et te violer artistiquement. On a eu envie de leur demander : Pourquoi vous venez nous chercher en France si c’est pour faire le film que VOUS voulez ? Faites-le sans nous, et arrêtez de nous faire chier ! Hellraiser, on avait écrit un scénario qui a été adoubé par Clive Barker [auteur de la nouvelle ayant inspiré le film original, qu’il a lui-même réalisé en 1987, ndlr], et Bob Weinstein n’a pas trouvé ça assez commercial. Dans ce cas, il n’a qu’à prendre les 15 mecs qui lui lèchent les pompes et qui sont prêts à tourner n’importe quoi, mais nous, ça ne nous intéresse pas. Il faut bien qu’on mange aussi, c’est sûr, on a rien contre faire un film aux Etats-Unis, on lit plein de scénars qu’on nous envoie. Mais on est prêts à y aller que si le scénario nous botte un minimum, pas juste pour le plaisir de faire un film là bas et de prendre un chèque. Ça paye pas. Regarde les mecs comme Eric Vallette, Palud et Moreau… ils ont accepté les premiers films qui leur tombaient dessus, parce qu’ils avaient un cast un minimum prestigieux et un peu de pognon à la clé, mais ils sont revenus la queue entre les jambes. Kassovitz, pareil. Son making off de Babylon AD est incroyable, tu vois comment il se fait artistiquement violer. Et pourtant c’est Kassovitz ! Avec Florent Emilio Siri, c’est peut être le meilleur réalisateur français actuel, et même lui il n’est pas capable de contrecarrer les plans diaboliques des studios, qui sont là uniquement pour faire du pognon.

JM : Le truc, c’est qu’ils nous ont engagés en nous disant “vous avez les mains libres vous faites ce que vous voulez”, donc on a écrit un pitch, qu’ils ont trouvé mortel. On a signé nos contrats, et le lendemain, ils ont commencé à nous faire réécrire… Des petites choses d’abord, mais qui sont devenues de plus en plus insidieuses, et qui changeaient de plus en plus le ton du film. Nous, on voulait vraiment faire un film d’horreur mature pour un public d’adultes, Hellraiser se prête à ça. Et eux voulaient faire un film calibré pour teenagers. Notre héroïne avait 40 ans, elle avait une fille qui avait fait une tentative de suicide. C’était un personnage riche avec un vrai bagage, quelque chose à exprimer. Et eux nous ont dit “attendez, une femme de 40 ans, c’est pas possible. Les films d’horreur, c’est pour les ados, il faut qu’il y ait un personnage ado…” On leur a expliqué nos motivations, ils n’ont rien voulu savoir. Ils voulaient que la jeune fille soit le personnage principal, qu’elle ait des gros seins… Mais vraiment en ces termes, c’est pas du tout de la caricature : il fallait qu’elle soit super gaulée, qu’elle ne fasse surtout pas de tentative de suicide, parce que ça donnait une mauvaise image pour la jeunesse américaine. On leur a demandé d’ouvrir les yeux, on leur a rappelé que le suicide était la première cause de mortalité chez les jeunes… En gros, on leur a dit que ça allait donner un film à la con. Mais on est gentils, alors on a accepté. Ensuite il a fallu que la fille soit poussée sur les rails du métro au lieu de sauter. Donc ok, elle se fait pousser… Puis ça a été “il faudrait qu’elle se fasse pousser par un clochard, un noir si possible”. A la fin on s’est rendu compte que ça ne ressemblait plus du tout à ce qu’on avait écrit, et ils nous ont dit qu’ils nous mettraient des co scénaristes. Les Weinstein étaient comme des fous, à l’idée d’avoir les mecs d’A l’intérieur avec les mecs de Saw, sauf qu’ils nous ont ramené les mecs des Saw 4, 5, 6 – les pires –  et qu’ils nous ont sorti des idées plus improbables les unes que les autres. Des machines à idées, toutes débiles. Un jour on a eu une conférence téléphonique avec Bob et ces deux mecs, et avec Clive Barker, qui lui, avait approuvé notre scénario de base. Il était bien conscient que les Weinstein se foutaient de lui, qu’ils voulaient juste son nom au générique. Bob nous a dit “bon, la semaine prochaine vous vous mettez tous les cinq dans une pièce et vous écrivez tous ensemble”. On a raccroché, on a appelé notre agent et on lui a demandé de nous sortir de là. Un an après, on s’est recroisé à Cannes avec Bob, et il nous dit “Hellraiser, vous êtes surs que vous voulez pas le faire?” on lui a répondu non, il nous a demandé si on avait quelqu’un en tête pour reprendre le projet, on lui a suggéré d’appeler Pascal Laugier, qui est un fou du film original. Mais on l’a prévenu qu’il serait plus hardcore que nous. Nous, on sortait du coté sado maso, qui est pas du tout notre délire. On a dit à Weinstein, “attention, Laugier va te sortir les pires cénobites que t’aies jamais vus, ça va être immonde!”. Pascal, apparemment, a écrit un script, et Bob a du se rendre vite compte qu’on avait raison. Il a du lui sortir du Martyrs puissance 1000 ! Du coup, le projet est toujours en stand-by.

Et vous, ça vous fait quoi de savoir que vos deux films vont être remakés ?

JM : Celui de Livide risque de se faire avant celui d’A l’Intérieur. SND est sur le coup, avec une boite américaine. On a eu accès à rien, on suit ça de loin. Je ne sais pas où ils en sont mais ils sont très motivés en tout cas. Sur A l’intérieur, on est assez fiers parce que c’est Balaguero qui est associé au projet. Voir son film remaké par Balaguero, c’est la classe ultime. En général, ce sont des inconnus qui font des remakes de chefs d’œuvres réalisés par des maitres de l’horreur, et là c’est l’inverse : un maitre qui remake le film de deux inconnus. Du coup, on est curieux de voir ce qu’il va faire d’A l’intérieur. Il a un vrai style, un vrai univers… Sur Livide, c’est différent : je te cache pas qu’on a un peu halluciné quand ils nous ont acheté les droits, puisque le film était encore sur le banc de montage. Personne ne l’avait vu, il n’existait pas encore, et on avait déjà vendu les droits de remake ! En gros, ils ne nous faisaient pas confiance, et étaient persuadés que le film ne serait pas exportable. Troublemaker, on n’a pas voulu faire le film avec eux, parce qu’ils ne voulaient pas de la fin, ils trouvaient ça trop poétique, pas assez compréhensible… Trop bizarre. On s’est barré pour garder notre liberté artistique. Le remake sera surement beaucoup plus classique. En tout cas, on a halluciné : ils auraient au moins pu le regarder avant, si ça se trouve il ne restait qu’à le sous titrer ou le doubler. Mais bon… Ça aura au moins l’avantage de faire parler de l’original. Ça nous fera de la pub à l’international. Les films d’horreur français ne sont jamais remakés, ça prouve qu’on écrit des trucs pas trop cons.

“On est tous les deux mariés, mais mon véritable amour, c’est Julien !” (Alexandre Bustillo)

AB : Le cinéma est un éternel recommencement, et la mode des remakes n’est pas récente . Tout le monde gueule, mais c’est depuis toujours que le ciné refait ses propres œuvres. The Thing de Carpenter c’est un remake d’un film de Howard Hawks, et il est génial. Il y a 10000 exemples comme ça. Demain, si je veux acheter Livide, l’original, je pourrai toujours le trouver, le film existera toujours. C’est pas parce que le remake arrive sur le marché que l’original va disparaitre. T’auras toujours le choix de voir le film que tu veux. Moi ça me fait plaisir, qu’on remake nos deux films. Ça ne me pose pas de problème. Et pour te dire la vérité, on va se faire du pognon à rien faire, et ça c’est plutôt cool !

Quant à Balaguero, il nous a envoyé son scénario à la fin de l’année dernière. Il a un autre projet en cours, tiré d’un roman japonais si j’ai bien compris. Mais surtout, il est bloqué parce qu’il doit faire REC4. Ils vont surement le faire très vite, pour pas que le soufflet retombe trop vite après REC3, de Paco Plaza, qui n’était pas terrible. Dans l’absolu, c’est toujours lui qui est attaché au projet. Son scénario est super cool, vraiment différent, pas du tout gore. Il a gardé le point de départ: une femme qui arrive la nuit chez une autre pour lui prendre son bébé, mais il l’a fait de façon beaucoup plus subtile que nous.

Est-ce que vous pourriez faire autre chose que du cinéma d’horreur ?

AB : Oui bien sûr. L’horreur est notre domaine de prédilection mais par exemple, le seul scénario qu’on a accepté aux États-Unis, c’était un western, un vrai western à la Pale Rider. On adore ça. On a aussi une idée de thriller super vénère, du genre J’ai Rencontré le Diable. Du moment que l’histoire nous plait, on est partants. Tant qu’on a un minimum de liberté, ça nous va.

JM : On écrit tout le temps. Depuis qu’on s’est rencontrés il n’y a pas eu un jour où on n’a pas écrit. On a plusieurs scénarios en cours, dont 3 qui sont finis. Notre 3ème film , on ne sait pas encore ce que ça sera. Maintenant, on connait un peu le jeu et on sait qu’il faut monter 5, 6, 7, voire 8 projets pour avoir la chance qu’un seul se fasse. Il y en a un qui nous tient à cœur, qu’on aimerait vraiment tourner, et qui est un peu le contraire des deux premiers. A l’Intérieur et Livide étaient très ancrés sur la féminité, là ce serait tout le contraire, un vrai film de mecs, avec un coté Stand By Me, l’un de nos films préférés.

Un film de Maury sans Bustillo ou de Bustillo sans Maury, c’est concevable ?

JM : Ah non. Pas du tout… On est vraiment complémentaires, ça nous parait tellement triste, de réaliser seul… C’est comme voyager ou faire des choses extraordinaires : les faire seul, c’est pas marrant. On est sur la même longueur d’onde. On éprouve un vrai amusement, presque enfantin, à travailler ensemble. On fait des ping pong d’idées, sans arrêt. On se sent plus forts, on travaille mieux et plus vite, on est plus efficaces, on rentabilise mieux notre temps…

AB : Ce métier, sans Julien, c’est pas possible. Faire un film c’est super, mais c’est aussi beaucoup de pression, de stress, de problèmes… Tu gravis des montagnes tous les jours. Et puis c’est génial, de bosser avec son meilleur pote. Quand il y en a un qui est fatigué, l’autre le relève, quand l’un déprime, l’autre lui remet le moral à bloc. Non, mais comment ils font les mecs qui bossent tout seuls ? Et un film ça vit longtemps, en plus. Ça fait un an qu’on fait de la promo aux quatre coins du monde, et quand à chaque fois on part, on se dit “heureusement qu’on est tous les deux”! En fait, on est un réalisateur avec deux cerveaux. Il n’y a jamais de désaccord entre nous, on s’est jamais engueulé, à aucun moment, ni sur A l’intérieur ni sur Livide. On est chacun mariés, on a des mômes, mais mon véritable amour, c’est lui ! Sérieusement, on a des gouts très proches, c’est très rare qu’on ait des dissensions. Enfin, non, y’a un mois, je lui ai conseillé We need to talk about Kevin, un film incroyable, et il l’a pas aimé, ce con ! C’est l’exception qui confirme la règle.

Lire aussi : Notre critique de Livide, en DVD ce mois-ci

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1 commentaire

    aline  | 27/11/13 à 11 h 11 min

  • Très belle (et longue) interview … Qui nous rend ce duo de réalisateurs encore plus sympathique ! Vivement les prochains projets (je me demande d’ailleurs ou en sont les remakes?)
    Tenez le coup les gars, vos films en valent le coup…

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