Ne nous soumets pas à la tentation : interview de Cheyenne Carron

19/12/11 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : , ,

QUE SON RÈGNE VIENNE.

Dans ce monde robotisé, dans ce cinéma français mal inspiré et offrant des comédies de plus en plus ineptes, rencontrer Cheyenne Carron, c’est découvrir une nouvelle foi. La foi du don de soi, la foi du partage, la foi d’abnégation. Cette jeune réalisatrice au parcours atypique nous invite, dans son nouveau film, à la réadaptation du fameux trio adultère. Une jeune fille, un couple. Trois personnages liés face à un destin inexorable bâti sur le mensonge. Une même histoire, trois points de vue différents. Trois acteurs épatants dont Agnès Delachair, la découverte du film, Jean-François Garreaud, un retour fracassant aux affaires cinématographiques, et Guillemette Barioz, une trop rare comédienne. La caméra de Cheyenne Carron s’immisce au plus profond des émois des protagonistes, avec une touche discrète, sans prendre position. Tragédie contemporaine puisant sa source dans la Nuit des Temps, Ne Nous Soumets Pas à la Tentation, ne peut que nous délivrer du mal.

J’aimerais savoir quel a été ton cheminement vers le cinéma, un CAP de secrétaire n’étant pas le meilleur moyen d’y parvenir.

Cheyenne Carron : J’ai découvert le cinéma à l’âge de seize ans, assez tard en fait. Je vivais seule pour des histoires familiales chaotiques, comme tu le sais, je suis de la DAAS.  À cette époque, je dormais peu, mal, déjà insomniaque, et j’ai découvert le cinéma de minuit sur France 3. Ce n’était que des films en noir et blanc, la voix du type qui annonçait ces œuvres était magnifique. J’ai adoré l’émission et chaque semaine, j’attendais avec impatience le film de la soirée. Puis, je suis entrée dans un vidéo-club où j’ai commencé à louer cinq VHS par jour et c’était devenu une obsession, un refuge.

 Il y avait un cinéma qui tenait plus de place dans ton cœur qu’un autre ?

Dès que c’était en noir et blanc, je succombais plus facilement. Que ce soit Noblesse Oblige de Robert Hamer, The Servant de Joseph Losey ou n’importe quelle niaiserie de comédies françaises, cela me plaisait. C’était peut-être dû à un ton de l’époque, à une expression. Il m’est resté de ça, le goût pour le ton de la voix.  Frédéric Mitterrand faisait un reportage sur les grands de ce monde et j’adorais sa voix. De nos jours, je regarde très souvent Palettes d’Alain Jaubert. Marcel Cuvelier, la voix-off, est extraordinaire.

C’est comme cela que tu as choisi Astrid Berges Frisbey pour Extase.

Quand je l’ai rencontrée, elle m’intéressait dans ce qu’elle dégageait. Mais il a effectivement fallu qu’elle lise un texte pour être sûre que sa voix m’entraîne.

Écorchés, c’est la voix de Mélanie Thierry qui t’a séduite ?

On va éviter de parler du film. Ce long-métrage est le seul que j’ai fait avec un producteur, j’espère à l’avenir pouvoir retravailler avec un producteur, mais ce film n’a aucun intérêt. J’étais très jeune. C’était mon premier long. Il m’a permis de me dépolluer d’une certaine manière.

On reprend donc : tu arrives à 19 ans à Paris avec un CAP de secrétaire en poche. Mais as-tu développé, après tous ces visionnages, quelques talents ? Photo, écriture…

Pas du tout. Je n’avais que Christophe, le propriétaire du vidéo-club, qui m’orientait. Je n’avais pas un chemin défini dans le cinéma. J’aimais le cinéma, ce que jugeait être le bon cinéma. Je voulais faire des films. Mais avant, il fallait que je gagne de l’argent, que je gagne ma vie.

Comment t’y es tu prise ?

Comme j’étais plutôt jolie, j’ai fait le mannequin, notamment une campagne de pub pour la lingerie Wolford avec le photographe Bruno Bisang. Quand je revois ces photos aujourd’hui, cela me fait un joli souvenir. Quand je serai vieille, je montrerai mes photos à mes petits-enfants, ils verront que mémé était bien gaulée (rires). J’ai pu louer une chambre de bonne rue de Lisbonne. C’était important. Enfin, c’était une cellule, en demi sous-sol. Avec des remontées d ‘égout dès qu’il pleuvait, c’était l’enfer. J’ai ensuite acheté le guide Kodak et j’ai regardé les contacts des producteurs. Je connaissais les rudiments du métier. J’ai envoyé plus de quinze lettres à des boîtes avec un scénario que j’avais écrit. La seule qui m’ait répondue fut Bicéphale Productions. Albert Pigot m’a confirmé son intérêt sur mon scénario de court-métrage. J’allais dans une cabine téléphonique rue de Courcelles pour lui parler. Je comprenais un mot sur dix. C’était une sorte d’intello que j’admirais mais dont je ne pigeais rien au discours. C’est pour cela précisément que je l’admirais : il possédait le savoir, wouah! On a mis tous les deux un peu de fric et on a fait le film. C’est l’un de mes plus beaux souvenirs de cinéma. Le film n’est pas montrable bien que visuellement, j’ai toujours su instinctivement filmer.

Justement, ça t’a paru inné ?

Je faisais des  petits dessins, des story-board amateur et je savais où placer ma caméra. Je joue dans mon premier court, c’est une catastrophe ! Le scénario était très torturé. C’est un film expérimental assez barré. Ce fut le bonheur sur le tournage. Je n’ai jamais retrouvé cette sensation-là dans ma collaboration avec un producteur. Cela tenait à l’ignorance. Cette émotion sublime que j’ai ressentie était due à ma première fois et cela n’arrivera plus jamais. J’ai bien essayé de « remettre le couvert » avec ce producteur, mais le charme était rompu, passé, disparu. Et le fait qu’il parle de façon intellectuelle ne m’intéressait plus. J’ai vieilli, mûri.

Il t ‘a fallu combien de temps pour passer du court au long ?

Tout de suite, cela s’est fait. J’ai fait Madone, Écorchés. J’ai écrit un premier scénario pour Écorchés que j’ai jeté, avec le recul il me semblait meilleur que le second jet, et par la connexion d’amis, j’ai rencontré Jacques Driencourt. Le film s’est fait avec un petit budget et ce fut une expérience chaotique. Un vrai cauchemar. Si j’ai un film à retenir dans la joie du processus de création, c’est plutôt Extase. C’est un film très libre.

Tu travailles souvent avec la même équipe de techniciens.

Presque à chaque fois. J’ai pris Malory Congoste, l’assistante d’Antoine Marteau, qui n’était pas libre pour Ne Nous Soumets Pas à la Tentation. Sinon, c’est presque la même équipe que sur mes précédents tournages.

Et les comédiens ? Tu aimes retravailler avec eux. Je prends pour exemple Swann Arlaud.

Non, j’ai envie d’en changer, au moins dans les rôles principaux. Agnès Delachair voulait tourner dans La Fille Publique, mon prochain film. Mais j’ai du mal, j’ai tellement projeté de choses sur elle dans Ne Nous Soumets Pas, qu’il m’est impossible de la reprendre et de la ramener dans un autre personnage. Swann, c’est différent. Il n’a pas encore eu un grand rôle.

Il y a deux éléments qui reviennent souvent dans tes films : la religion et le sexe.

Le sexe, non. L’érotisme, la sensualité, oui. Le seul film qui réunit les deux en harmonie, c’est Extase. Et ma réponse à ta question serait : communier, c’est faire provision d’amour. Chaque film me construit, me nourrit et la religion est importante pour moi. Par rapport à ma foi. C’est dû à mon éducation. Chez nous, la religion était très présente. J’ai grandi avec une mère extraordinaire qui m’a montré ce chemin possible, là. Mon chemin personnel passe par mes films.

Dans ton nouveau film, justement, on ne juge personne et on a de l’empathie pour les trois personnages.

C’est très juste. C’est un film que j’ai voulu faire sans Dieu, dans le pardon, sans la rédemption ou autre valeur chrétienne.  Les personnages sont confrontés à leurs pulsions humaines. Cette absence de Dieu montre combien elle peut être importante et préjudiciable. Ils sont dans la tentation : tromperie, vengeance, mensonge. Ils sont juste pleinement humains.

Et le film fonctionne parfaitement car il est fabuleusement interprété. Avec des gens que l’on voit très peu au cinéma. On croit d’autant plus au destin de ces trois personnages.

Ce que tu viens de dire, va l’expliquer à toutes les personnes qui financent le cinéma !

Ils ont leur exigence. Ils sont dans l’erreur. Leur vanité va les conduire dans le mur. De toute façon, on ne parle pas du même cinéma.

Les comédiens sont dans le vrai, le juste et sur un scénario écrit, on a laissé libre cours à l’improvisation. Ils ont apporté leur expression, leur création.

Il n’est pas innocent que les trois comédiens appartiennent plus au domaine théâtral.

Je n’y connais rien en théâtre et c’est donc innocent. Celle avec qui cela a fonctionné tout de suite, c’est Agnès. Elle fait du mime. Elle débute. Je n’ai fait qu’une séance de lecture. Je voulais la filmer comme elle était dans la vie, car elle est juste extraordinaire. Quant à Garreaud et Guillemette Barioz, ils sont plus âgés et il y avait un réflexe de jeu, de choses acquises.  Il fallait les mettre en confiance, déverrouiller tout ça et qu’ils se livrent. Le cinéma, ce n’est que de la générosité. Le scénariste met déjà ses tripes sur la table. C’est Céline qui disait ça pour faire un bon roman. Il faut les forcer à donner, à voler ces moments de grâce, sinon ça n’a pas d’intérêt. Quand Garreaud était capable de donner sa vérité, d’être vivant, ça touche à la perfection dans ce que je ressens. Je n’aime pas les gens formatés dans le jeu d’acteur. Les gens  qui prennent des cours de comédie, je trouve ça grave. Ils se polluent même avant de débarquer (Rires). Les réalisateurs souvent doivent leur faire oublier ce qu’ils ont appris.

Agnès, c’était ton premier choix pour le rôle d’Anna ?

J’ai rencontré plusieurs comédiennes. Ça prend toujours du temps. Je l’ai repérée sur internet dans un court-métrage Avenue de l’Opéra. Elle est infiniment moins intéressante dans le court-métrage que lorsque tu la rencontres en vrai. Si tu te laisses toucher par sa poésie…

Merci pour la transition : on s’apprête justement à rencontrer Agnès Delachair, qui sera mercredi sur Envrak, en vidéo. Le plus troublant : ce deuxième entretien filmé fait suite à celui de Thierry Frémont avec lequel elle vient de tourner Mon Frère Yves de PPDA. Le monde du cinéma est bien petit.

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1 commentaire

    annette buzacoux  | 31/12/11 à 20 h 02 min

  • Ce 31 décembre,j’ai vu ce bon film(mon objet n’est pas d’en faire ici la critique)dans une salle quasiment vide,à ma grande stupéfaction.Que faire pour que des films qui méritent un public ne soient pas ainsi injustement laissés de côté alors que des navets prospèrent sur les Champs voisins.

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