Une envrakée à Cannes : épisode 5

23/05/12 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , ,

Jour 5 : mardi 22 mai, 20h.

Tous les soirs, en rentrant, j’allume le petit radiateur de ma chambre et y fais sécher mes converses trempées. Je constate l’étendue de mes cernes, la fatigue de ma peau. Je programme mon réveil pour dans quatre heures, m’endors et rêve de Cannes. Être festivalière, c’est pas toujours cool, même si ça l’est.

La plupart des journalistes sont ballonnés, d’autres constipés. J’ai vu des rhumes et des conjonctivites. Les séances contiennent le meilleur et le pire des civilités. Ça retire ses chaussures pour aérer ses pieds, moches et puants. Ça consulte son portable pendant le film. Ça croit que couvrir l’écran lumineux suffit : bah non. Ou à l’inverse, ça dit “chuuuut” d’un ton agacé quand on croque dans son twixx – alors que c’était mon seul diner – avant même que la salle ne s’éteigne. On ne vous dit pas qu’un citron pressé au Martinez coute 13€, et que les mouettes y mangent des macarons (pistache, mes préférés). On ne vous dit pas qu’on peut se faire recaler des soirées, même avec un carton d’invitation (parce qu’il y a du monde). Qu’on ne croise pas forcement de stars, qu’on les côtoie encore moins. On vous dit peu – enfin – qu’il y a, sur le festival, des gens qui – parfois avec le sourire, toujours avec “un bonjour” – scannent un par un les badges des accrédités. A savoir : 2281 personnes pour le Théâtre Louis Lumière à la séance du matin.

Aujourd’hui, je n’ai rien vu, la malédiction des jaunes qui voient rouges (- copyright sur celle-là) a encore frappé. Après quelques averses, le beau temps est revenu. J’ai attendu une heure quinze, ponctuée de cris hystériques (Brad Pitt montait les marches de l’autre entrée) sous les rayons du soleil. Holy Motors, de Léos Carax a rempli la salle Debussy (1068 personnes, celle-ci), de roses, de bleus, de blancs (parce qu’il y a aussi des blancs) et de pastillés. C’est la loose, mais on est là pour (ré)essayer, à la séance de 22h plus exactement.

Houda, elle, a rattrapé aujourd’hui Like Someone in love, d’Abbas Kiarostami, que j’ai loupé dimanche :

Oui, le réalisateur iranien sait tourner au Japon où il situe son histoire, scrutant les tristesses et bonheur d’une jeune étudiante esseulée. Oui, Kiarostami sait cadrer ses plans interminables dans les voitures. Oui le personnage masculin est attachant. Mais ces ingrédients suffisent-ils ? demande Houda. Pour elle, Like Someone in Love sera vite oublié.

Jour 5 : mardi 22 mai, après.

C’EST DONC CA, CARAX ! Ai-je compris d’Holy Motors ce que le cinéaste a voulu en dire ? Est-ce seulement important ? Le dernier Léos Carax est une bénédiction, vous le raconter une question d’équilibre. Je pourrais vous éclairer, ou tout vous gâcher. Car ce que ce long-métrage contient de magique – à part tout -, ce sont ces pistes d’interprétation.

Essayons : Monsieur Oscar – alias Denis Lavant – a neuf rendez-vous aujourd’hui, des rendez-vous de travail. Monsieur Oscar va interpréter – avec justesse – neufs personnages, comme si le cinéma était la réalité, il va mourir deux fois et on va y croire, du moins la première et du moins dans le film – comme à l’époque des frères Lumières, où les spectateurs pensaient que la locomotive sortirait de l’écran, où les détracteurs craignaient que le public se fasse duper. Est-ce ce que Léos Carax a voulu rappeler par ses courtes entractes de films d’archives ? Est-ce seulement important ?!

Holy Motors est à la fois un hommage à l’Acteur, un hommage à l’Image, et un hommage au septième Art. Un hommage à Lui-même, ai-je envie d’ajouter. On y retrouve Monsieur Merde vu pour la première fois dans Tokyo!, cette fois avec Eva Mendes dans une séquence d’un esthétisme fabuleux – elles le sont toutes. On retrouve également le fameux Pont Neuf des Amants, filmé de la terrasse de la Samaritaine, dans une séquence d’un esthétisme fabuleux – bah oui. On retrouve ça et là des références à lui-même mais aussi aux différents genres cinématographiques : action, amour, comédie (musicale) ou film d’auteur, d’une part. Clip, art contemporain ou film pornographique d’autre part. Il y a tellement de richesses dans Holy Motors qu’on a presque envie d’écrire à UGC : si vous connaissez leur pub pour leur sélection éclectique, vous comprendrez. Léos Carax semble nous dire “Le cinéma c’est la vie” ou, comme dirait Truffaut : “Le cinéma, c’est mieux que la vie”. Monsieur Oscar va en vivre neuf, sans compter le prologue, celle dont il sort, et la sienne : une vie d’acteur. Et Monsieur Oscar va s’interroger, lasse à mesure que la journée avance : “Que se passe t-il si personne ne regarde?”. Nous tâcherons de faire en sorte que les lecteurs d’Envrak voient bien ce film-là, à sa sortie en salle le 4 juillet 2012.

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