Nils-Udo et le Land Art

Qui ne s’est jamais arrêté devant un coucher de soleil ? C’est cliché certes, mais ça nous fascine... Laissez-vous bercer par la poésie de Nils-Udo et du Land Art.

Et oui, la nature nous intrigue et sait nous extirper de notre quotidien effréné. Vous ne serez donc pas étonnés que des artistes s’y intéressent et, plus fort encore, créent leurs œuvres au beau milieu de Mère Nature !!!

Pourquoi et comment intervient-on dans le paysage ? Très bonne question ! A laquelle nous sommes tous en mesure de répondre. Qui n’a jamais fait des ricochets avec un galet sur l’eau, déposé une pierre sur le kern commun aux randonneurs au sommet de la montagne, construit une cabane dans un arbre ou façonné un bonhomme de neige ? Nous marchons dans la nature, nous dégustons la nature, nous humons la nature, nous intervenons dans la nature !!! Pas seulement au sens de l’homme qui la façonne pour son propre développement, mais des p’tites interventions comme ça, à échelle individuelle, bien souvent pour marquer notre passage….

L’échelle individuelle des artistes du Land Art à la fin des années 60 a bien souvent pris plus d’ampleur que nos galets dans la mer… En effet, Walter de Maria a planté dans un champ 400 mâts d’acier prêts à recevoir la foudre pour multiplier l’effet de celle-ci et le spectacle qui en découle, Robert Smithson a construit une immense jetée en forme de spirale sur un lac, Christo a emballé des falaises de tissu de nylon… bref, de grandes réalisations aux moyens industriels !! Et on pourrait en énumérer bien d’autres encore… Ces artistes ne se sont jamais réunis mais la critique les a regroupés sous les termes de Land Art, Earth Art ou encore art de la terre en français dans le texte. Au nom de quels points communs? En dehors de l’évidente intervention dans la nature, on pourrait citer l’utilisation de formes simples, la volonté de retour à l’essentiel, la recherche esthétique dans les matériaux, la très importante collaboration du spectateur sans lesquelles ces œuvres ne s’activent pas. Car en effet, ce qui les réunit avant tout, c’est l’attrait pour la nature et la volonté de le partager, de révéler ce paysage dont nous ne percevons pas forcément les richesses. Ça peut sembler un peu présomptueux… Mais vous me direz si après avoir vu les photos qui figurent dans cet article, vous regardez de la même façon les feuilles des arbres … alors imaginez un peu si on pouvait voir ces interventions sur place ! Puisque c’est bien de cela qu’il s’agit : créer dans la nature, avec la nature, in situ.


Photos dans l’ordre de la gauche vers la droite:
Robert Smithson, Spiral Jetty, rochers, terre, cristaux de sel, Grand Lac Salé, Utah, 1970.
Walter De Maria, The Lightning Field, 400 mâts d’acier, Nouveau Mexique, 1977.


Ce ne sont pas les premiers artistes à s’être intéressés au paysage bien entendu. Mais avant, on ne faisait que le représenter, en peinture, en dessin, en photo…. C’est-à-dire que l’intervention DANS la nature se limitait à poser son chevalet, son trépied et à observer. Tout au plus, on gambadait pour y trouver le bon emplacement. Mais l’œuvre telle qu’elle nous était ensuite présentée était finalisée dans l’atelier.

Pour mieux comprendre comment ces artistes en sont arrivés à faire du paysage leur atelier, leur outil de création et l’œuvre finale, revenons en arrière dans le temps… Dans le paysage culturel de l’après seconde guerre mondiale, des artistes ont décidé de valoriser l’idée et non la forme matérielle de l’œuvre, de fabriquer des objets impersonnels. Cet élan a donné naissance entre autres à ce qu’on appelle communément l’art conceptuel ou encore l’art minimal. Comment ça leur est venu à l’esprit ? En se demandant ce qu’était finalement l’art (vaste débat !) et en cherchant des réponses à ce type de question : Est-ce qu’être artiste, c’est seulement faire preuve d’une technique irréprochable? L’important est-il d’exposer les œuvres ? Doit-on vouer un culte au génie de leurs créateurs ? Ca a donné lieu par exemple à des installations assez froides d’objets en tout genre, de celles devant lesquelles la plupart sont tentés de marmonner : « ça, c’est de l’art ? » Et puis certains de ces artistes ont cherché de nouveaux concepts, de nouvelles formes, en ont eu marre de laisser dépérir leurs créations dans les salles de musée. Alors ils sont sortis, ils ont investi notre environnement à tous, là où il y a la vie… je vous demande d’accueillir chaleureusement la nature !
Ou c’est plutôt elle qui les a accueillis. On ne parle pas alors d’architectes paysagistes mais de sculpteurs. Mais si les matériaux de base de ces sculptures sont des éléments naturels qui, par principe, évoluent, ce sont alors des créations qui ne sont pas éternelles. Et puis ces artistes parcourent le monde, donc le public ne peut pas vraiment faire le déplacement à chaque nouvelle œuvre. Le Land Art est éphémère par définition, souvent inaccessible, et se constitue donc d’un second volet, celui de la photographie et de la peinture pour certains. Elles n’ont pas pour unique fonction de témoigner de ce qui a disparu ou encore d’avoir quelque chose à exposer dans les musées (car ils y sont revenus…) mais bien souvent aussi celle de recherche esthétique de la part de l’artiste face à son intervention in situ. Il nous présente le paysage puis représente cette présentation.
Ce sera plus parlant si nous nous concentrons sur un de ces sculpteurs de la terre qui illustre à merveille le cheminement et la poésie de ces artistes. J’ai nommé Nils-Udo.



Photos dans l’ordre de la gauche vers la droite :
Nils-Udo, Sans titre, feuille de bananier déchirée, Ile de la Réunion, Océan Indien, 1990.
Nils-Udo, Sans titre, mare, feuilles, fleurs d’hortensia, le bois des Marcelots, Yonne, France, 2000.
Nils-Udo, Sans titre, feuille d’iris découpée, graines d’érable, Central Park, New York, USA, 1991.
Nils-Udo, Cercle de bambou-calumet, Ile de la Réunion, Océan Indien, 1990.


Loin des tractopelles qui creusent les fonds marins, des kilomètres de tissu de nylon dans le désert et de la nécessité de faire appel à des ingénieurs, Nils-Udo laisse des traces parfois invisibles, microscopiques, d’une durée de quelques secondes. Car ce n’est pas seulement l’immensité de l’univers, de la nature qui nous entoure, nous fascine et dans laquelle on se sent minuscule, qui l’intéresse. C’est avant tout la petitesse des petits riens, la finesse des éléments qui constituent cette immensité. Ce sculpteur allemand parcourt le paysage, marche et créé avec ce qu’il trouve, là où il le trouve.

Lorsqu’il parle de sa démarche artistique, Nils-Udo emploie ces termes : Nature-Art- Nature (Natur-Kunst-Natur en allemand).
Natur : « Dans la forêt. Mon regard peut se poser n’importe où. Partout où je regarde, je pourrais entreprendre un travail. » Dans un premier temps, notre homme s’imprègne de ce qui l’entoure, se balade, observe, admire.
Kunst : puis il est inspiré par tel élément, telle couleur, telle forme, tel lieu. Alors il compose, comme on composerait un tableau. Il plante des bambous assemblés avec d’autres végétaux, il pose des fleurs sur l’eau, il réalise un lit de baies au sol… Une œuvre naît dans la nature.
Natur : Mais Nils-Udo ne s’arrête pas là. Il compose avec la nature, avec les saisons, le climat. Alors après l’artiste, la nature va intervenir à son tour, aléatoirement, va reprendre son cours. C’est ainsi que les fleurs dévalent le ruisseau, que des sculptures sont recouvertes par la végétation ou piétinées par les moutons (véridique !), que l’œuvre ne se compose pas sur le moment mais qu’il faut attendre que les bambous poussent. Alors le sculpteur laisse place au photographe.

Tout ce qui est végétal ou minéral est matière à créer : la neige, les fleurs, les feuilles, les baies, la forêt, l’eau, les pierres, le désert… Mais il n’exclut pas non plus l’homme de son œuvre et a souvent construit des nids dans la nature pour ensuite réaliser des photographies de ces structures habitées par des corps humains. Ce type de création a donné lieu à de nombreuses commandes publiques notamment. Mais nous ne croisons pas une sculpture de Nils-Udo à chaque coin de jardin… En revanche, vous avez peut-être déjà aperçu son univers dans des publicités telles que le film de lancement du parfum Mahora de Guerlain pour lequel il est intervenu dans le désert. Mais l’artiste n’attend pas les commandes pour créer, il peut multiplier les geste artistiques à chaque instant.

A propos d’un jour où il a posé des fleurs sur une grande feuille, le tout composant une sculpture sur l’eau, il écrit : « la feuille me conjurait de le faire » . Même si le Land Art a une connotation spirituelle indéniable, de recueillement dans la nature, l’artiste ne nous fait pas part ici d’une expérience mystique où il aurait entendu les feuilles lui parler… il nous fait le récit d’une expérience esthétique, de création. Il a vu ces fleurs et ces feuilles, ça l’a inspiré, il fallait absolument qu’il réalise ce qu’il avait alors en tête. Cette obligation d’agir, cet élan que nous avons tous ressenti au moins une fois, de devoir le faire, vite, on ne sait pas pourquoi. Vous ajoutez à ceci toutes les formes et les couleurs dans les paysages, toute cette beauté, n’ayons pas peur des mots, cette intimidation parfois à laquelle nous contraint la nature, et vous obtenez une certaine vision de ce que peut être l’intimité de la création chez Nils-Udo.


Photos dans l’ordre de la gauche vers la droite :
Nils-Udo, Sans titre, saule taillé en têtard, foin, feuilles de fougère, forêt de Marchiennes, France, 1994.
Nils-Udo, Nid d’eau, Chiemgau, Haute Bavière, Allemagne, 2001.
Nils-Udo, Sans titre, lierre, sorbes, Aix-la-Chapelle, Allemagne, 1999.
Nils-Udo, Sans titre, traces de lièvre dans la neige, jus de baies de boule-de-neige, Haute Bavière, Allemagne, 1983.


Ce qui est certain, c’est qu’à voir comment il ne cesse de nous interpeller dans ses écrits : « Qui s’intéresse de nos jours à deux mètres carrés de sol forestier éclairés par le soleil du matin ? », il a quelque chose à nous dire, à nous montrer. Peut-être bien nous faire voir que nous sommes entourés de tout ça ! Et que comme lui, nous pourrions observer et avoir des élans d’inspiration dans ces paysages, quelle qu’elle soit, histoire de répondre à ceux qui pensent depuis la première ligne « Moi aussi je peux le faire »… alors tous à vos yeux et à votre imagination ! Prêts ? Feu………….partez !


Et pour ceux qui ont envie d’en savoir plus, quelques conseils de lecture :
TIBERGHIEN Gilles A., Land Art , éditions Carré, Paris, 1995.
GARRAUD Colette, L’idée de nature dans l’art contemporain , éditions Flammarion, Paris, 1994.
BESACIER Hubert, Nils-Udo, l’art dans la nature , éditions Flammarion, 2005.

et de navigation :
http://www.artek.fr/galerie/photo/udo/udo-t.htm (pour voir des exemples de nids)

Pauline

Les trois citations de Nils-Udo proviennent de l’ouvrage Nils-Udo, l’art dans la nature (p.96 puis p.14 et re p.96)