[Photographie] Arles Mise à Nu

17/05/15 par  |  publié dans : Arts, Expos | Tags : , ,

Arles, expositions, 15° Festival Européen de la Photo de nu

DFJYC++AA+332+site[1]

Peu ou prou, même au 21° siècle, le nu sent toujours le soufre.
Une candidate -sans doute une frileuse- du front « national » a appelé à interdire « Tragédie », la chorégraphie d’Olivier Dubois, spectacle « indécent »: ils dansent intégralement nus.
« Il faut contester les choix de ces créateurs décadents qui se revendiquent hypocritement de la culture », « Un maire d’une commune peut annuler une représentation déjà programmée si, par sa teneur et son indécence, celle-ci peut porter atteinte à l’ordre public » assénait-elle.
Imaginons le pire, Arles bascule au front « national »: le Festival International de la Photographie de nu peut aller se rhabiller, on ne confondra plus l’art et le cochon.
Et ce sera le moindre des maux à venir.

Femme totem, femme tabou

Pourtant, à observer le public, on peut voir autant de femmes que d’hommes, les jeunes hôtesses bénévoles affirment fièrement ne pas être troublées par toute cette nudité féminine, bien au contraire. Il faut bien avouer le plaisir que ressent le photographe à capturer la beauté d’une inconnue nue, celui d’icelle à être l’objet d’une telle fascination, comme celui du public à en découvrir la trace sublimée et immortalisée.

GZ7A9689

Zigounette et pilou pilou

Il n’y a même pas cette année de quoi fouetter une zigounette : plus d’endoscopies gynécologiques ni de femmes transformées en salami, pendues à un croc de boucher à la japonaise: le kimbaku-bi -ou shibari- est passé de mode, les féministes de tout poil et de tous sexes ne s’en plaindront pas.
L’érotisme n’en est pas pour autant absent -comment pourrait-il en être autrement- au sens étymologique: « qui provoque le trouble des sens, qui a trait au désir », Éros est le Dieu de l’amour, sans qui nous ne serions pas.
Excepté « l’Origine du Monde », le sulfureux tableau de Courbet qui a osé transgresser l’interdit de la représentation explicite du sexe féminin, ou plus près de nous Picasso et ses dessins érotiques qui flirtent avec la crudité, mais c’est du Picasso, le nu féminin est peu ou prou admis en peinture et en sculpture depuis la plus haute Antiquité, sans parler des Vénus callipyges de nos grand-pères, les homo sapiens sapiens. Il n’en est pas de même pour la photographie, qui approcherait la réalité de trop près.

Pornocrates et pornographes

Pis : des vases étrusques et des bas-reliefs de temples bouddhistes pourraient figurer dans un manuel d’histoire de la pornographie, mais nul ne s’en offusque, il y a prescription. On le voit, ce n’est pas tant l’objet représenté (au sens de « l’unique objet de mon ressentiment ») qui marque la frontière, mais le regard porté sur « l’objet » de notre désir. Qui plus est, on le sait depuis Marcel Duchamp, c’est le spectateur qui crée l’œuvre, quitte à prendre une pissotière pour une sculpture contemporaine sublime.
A chacun, photographe modèle ou spectateur, de se débrouiller avec l’exercice délicat qui consiste à marcher sur la crête étroite entre voyeurisme et plaisir esthétique, exhibitionnisme et dévoilement de la beauté nue. C’est ce qui fait la richesse de ce Festival, le quinzième du genre, avec plus de trente exposants, dans des lieux prestigieux de la Ville d’Arles, Capitale internationale de la Photographie.

Catalogue

Nous ne referons pas le catalogue, ça ne remplace jamais le temps de la visite. Au grè des salles, vous vous attarderez devant des miniatures ou passerez devant comme on regarde le décor depuis un métro, vous trouverez que des flous surexposés n’auraient pas pris place dans votre galerie personnelle privée, ou que la reconstitution de tableaux de maîtres est un exercice virtuose, mais pas autant que les originaux en peinture. D’autres travaux vous laisseront perplexe ou indifférent, mais vous serez sous le choc de « Chairs de terre », les vivantes sculptures d’Alain Rivière Lecoeur, que vous viendrez revoir en rebroussant chemin. Que le modèle soit seul ou qu’ils soient dix, hommes femme ou enfants surgissant de la glaise, l’ingéniosité de la mise en scène comme celle de la réalisation technique s’efface devant la force de l’image, monumentale. Pièce après pièce, elles constituent à elles seules une œuvre à part entière.
Vous vous attarderez devant « Amours Premières », les dessins d’Elian Bachini qui évoquent ceux de Hans Erni, disparu cette année à 106 ans. Ce ne sont plus tout-à-fait des photographies, mais des œuvres hybrides qui dégagent les lignes de force, tendent vers la gravure en taille douce à la pointe sèche.

GZ7A9672
« Débâcle Lunatique », les collages surréalistes du vénézuélien Jorge Luis Santos vous feront sourire, déconstruisant les corps pour les recomposer en forme de kaléidoscope, sur fond de selva amazonienne. Ses femmes totems manquent à devenir les déesses parfaites qu’il recherche mais, de l’une à l’autre, vous serez captivé par son univers de jungle à la Prévert.

GZ7A9688
Fabien Bruno Dupont ose l’objet partiel, composant avec des objets anodins, graines géantes ou bois flottés posés sur les corps cadrés très près, des photographies très… graphiques, a la belle esthétique abstraite.

GZ7A9680

 

Enfin les « Corpus » de Louis Blanc vous interpelleront.
Venu à la photographie il y a peu, sans trucage, ni montage, ni procédé aucun, en changeant juste l’angle de vue, avec un appareil basique, il crée des sculptures improbables. Il ne se revendique pas photographe, d’ailleurs il est invité à une prochaine exposition de sculptures. Ce ne sont pas non plus des autoportraits, bien qu’il soit son propre modèle, avec Véronique Bourgeois pour cette nouvelle série. Les corps imbriqués sont méconnaissables, monstres imaginaires, il réussit la gageure de créer une pure abstraction à partir d’un matériau on ne peut plus concret.

GZ7A9690
On oublierait presque -et ce serait injuste- “Rosarum Corpus”, les très beaux nus argentiques classiques d’Isabelle Banco, tant l’originalité des autres percute, ou la présence discrète de Bruno Rédares, créateur de la manifestation.

On l’aura compris, le Festival Européen de la Photographie de nu est une belle réussite, assortie de stages, de rencontres et de projections, tout particulièrement dans les carrières mythiques des Baux de Provence. Pourvu que ça dure.

Photos : Jean Barak

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire