Docteur Sleep : what’s up, Doc ?

22/11/13 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags :

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Dites 36. Comme 36 ans, le temps qu’il a fallu à Stephen King pour livrer Docteur Sleep et donner une suite à Shining. Le marathon-promo de King, venu pour la première fois accompagner la sortie d’un de ses livres en France, a eu tendance à éclipser deux-trois choses d’importance sur l’œuvre elle-même : c’est la première sequel de S.K*, sur un roman quasi mythique, adapté par l’un des plus grands réalisateurs du XXème siècle. Et surtout, au vu du dénouement du premier, il était impossible à l’écrivain de revenir au fameux hôtel – là où probablement des centaines de producteurs à la manque, dans le sillage du film, ont rêvé de sortir un « Shining 2, panique à l’Overlook ». Docteur Sleep, et non Shining 2 provoque la curiosité à plus d’un titre.

Car en 36 ans, The Shining de Stephen King a plus ou moins été phagocyté dans la culture populaire par Shining de Stanley Kubrick, dans une adaptation-trahison que l’écrivain n’a toujours pas digéré. L’horreur, essorée par le torture porn a la Saw, s’est faite bouloter par la magie, les romances supernaturelles pour ados, les histoires de fesses pour ménagères. Le 11 septembre est passé par là. King, star dans les années 80/90, où les plus grands cinéastes se bousculaient pour l’adapter et où il tournait même des pubs pour American Express, a pris un coup de vieux, ses lecteurs de la première heure aussi. Les deux ont passé l’âge de croire au croque-mitaine mais frissonnent devant des horreurs plus tangibles, comme l’horloge qui tourne, la peur de perdre un être cher, le déclassement social, Alzheimer, l’avenir des enfants, la hausse du baril de brut et le réchauffement climatique. Or pour qui achètera son volume dans un Relay, il est encore « le maître de l’horreur », celui qui lui a fichu une trouille bleue avec le truc du clown il y a 20 ans – à moins qu’on confonde avec le téléfilm diffusé sur feu Les jeudis de l’angoisse d’M6 ?

Tchou tchou, le p’tit train

Dans Docteur Sleep, il est question d’une jeune héroïne dotée d’un shining surpuissant [ndlr : un don de clairvoyance], prénommée Abra (cadabra), d’un petit train (touristique), et d’une tribu de méchants vampires psychiques (Le Nœud Vrai) déguisés en petits vieux voyageant dans des camping-cars : Rosie Claque, inséparable de son haut de forme, Papa Skunk, Phil Amphèt, Dada Doug, Sarey La Muette, Andi la piquouse… et certains d’entre eux n’ont pas inventé l’eau chaude. Le folklorique est à son comble, l’effet petit train fantôme est garanti. Aux commandes, peu soucieux de déverser des litres de sang ou de faire monter l’adrénaline donc, préférant la piste touristique à celle du grand huit, King roule à 20 kilomètres heures et en mode régulateur de vitesse. L’histoire de Docteur Sleep tient presque toute entière dans la quatrième de couverture de l’édition américaine. et les ficelles du dénouement se voient venir de loin. Alors, à l’arrière, on a revêtu nos pantoufles et on sourit plus qu’on ne tremble devant ce petit tour de foire, devant ces monstres dont les mouvements mécaniques tentent à contre-temps de nous agripper l’épaule. Que la personne responsable de la quatrième de couverture américaine soit pendue (Albin Michel a eu bien plus de nez) – et que ceux qui attendaient un Shining 2 sous stéroïdes se détrompent vite. Stephen King, sur la scène du Grand Rex, débarque avec un scorpion en plastique pour effrayer ses hôtes, comme l’oncle relou aux dîners de famille ; son roman précédent était Joyland, qui se déroulait dans un parc d’attractions, et on est trop heureux de filer la métaphore : bienvenue dans le train fantôme.

Ici aussi, on a vieilli, et on sait très bien que ça fé pa peur, lol. Ce qui n’empêche pas de se régaler, à sa manière. On aime d’abord comment Stephen King assure le fan service, les clins d’œil aux lecteurs. Docteur Sleep a un côté best-of rappelant ses meilleurs romans ; on retrouve des figures de Shining bien sûr, mais Abra fait aussi penser à Charlie, la déchéance de Danny renvoie à celle de Larry Underwood, l’attachant rocker du Fléau, la communication entre Dan et Abra par images médiumniques est empruntée à Insomnie, les possessions de corps et la fouille dans les tiroirs de l’esprit sortent tous droit de Dreamcatcher (d’accord, Dreamcatcher n’est pas un bon roman), tandis qu’un remède paranormal fait penser à un procédé de La Ligne Verte.

Et puis, enfiler ses charentaises pour lire un roman d’horreur dans un train fantôme (on cherche à savoir si vous suivez, là), c’est même franchement agréable. Il y a bien sûr le plaisir de retrouver Danny, sa mère, Dick Halloran et même Tony – l’ami imaginaire. Il y a le régal inattendu de constater que King, en choisissant un tel dénouement à la fin de Shining, s’était offert une jolie porte de sortie, laquelle lui permet de livrer à Danny un beau roman, une belle suite à lui.

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La somme de toutes les peurs

Il y a aussi un peu de nourriture de l’esprit, l’impression que le roman nous conte autre chose que l’histoire d’une rencontre entre Dan l’écorché et Abra l’ado perturbée, pour qui le shining est autant une bénédiction qu’un cauchemar. Stephen King se moque souvent de la psychanalyse, lui qui est payé pour déverser son imaginaire sur des millions de lecteurs. Il lui emprunte pourtant quelques ficelles, tant les monstres avec lesquelles grandit Dan s’apparentent à des névroses de plus en plus lourdes à porter. Il a beau les avoir enfermées dans une boîte et jeté la clé, leur contact est corrosif, il est dévoré de l’intérieur, au point de chercher à noyer son shining dans la boisson. L’alcoolisme, autre legs maudit, d’une suprême ironie : Jack « Nicholson » Torrance l’était lui-même, pour les mêmes raisons. Tenter d’éteindre ce feu qui lui jetait les ombres d’un au-delà et de fantômes bien trop envahissants.

Le thème de l’héritage empoisonné irrigue finalement tout le roman. Il est aussi la raison de la survie des Nœuds Vrais et de leur emprise obscure sur le monde. Rosie Claque et sa clique se nourrissent des peurs et de la souffrance, festoyant sur les ruines encore fumantes du 11 septembre, ou sur le corps agonisant d’un enfant torturé à mort. Les enfants sont d’ailleurs leurs proies de choix. Ou le shining comme figure toxique et bénie de l’innocence et l’imaginaire enfantin. Et si croire aux fantômes, tout aussi effrayants qu’ils soient, était finalement le plus sûr moyen de rester sain d’esprit dans un monde qui (s)’étouffe ? « Les écrivains sont de grands enfants payés pour continuer à jouer à la place de ceux qui n’ont plus le temps », nous a livré S.K au Grand Rex. Docteur Sleep nous montre que c’est en  acceptant sa part de shining, de lumière enfantine, et en acceptant les (ses) monstres qu’on a toutes les chances de vaincre la fatalité. Qu’elle soit issue de l’hérédité ou de la bêtise, du fanatisme, ou tout simplement du « réel », ce « réel » si morne dont se prévalent les experts (économiques) du monde entier.

Qui a dit que les adultes n’avaient plus le droit de monter dans un train fantôme ?

*Si l’on excepte la suite de La Talisman des territoires, écrite à quatre mains avec Peter Straub.

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