Hubert Nyssen : 1925-2011

15/11/11 par  |  publié dans : Livres | Tags :

Hubert Nyssen, fondateur de la maison d’édition “Actes Sud”, est décédé ce samedi 12 novembre. Éditeur de génie, écrivain, Nyssen avait découvert Paul Auster (Moon Palace, Monsieur Vertigo…), Nina Berberova (L’accompagnatrice), Cormac McCarthy (La Route) ou encore Stieg Larsson (Millenium), auteurs dont le monde de l’édition semblait ne pas vouloir entendre parler. Visionnaire, Hubert Nyssen était aussi un chantre de la décentralisation culturelle, un amoureux des lettres étrangères, qui avait pour souhait de faire, de la traduction, un art à part entière. En avril 2005, Sabrina avait interviewé Hubert Nyssen à l’occasion de la projection, à Rousset (13), d’un documentaire consacré à sa carrière, Portrait en 22 fragments. Pour Envrak, elle retranscrit l’intégralité de l’article qu’elle avait alors publié dans les colonnes du quotidien “La Marseillaise”.

L’homme qui a découvert Paul Auster

C’est en janvier 1978 que paraît le premier ouvrage édité par l’Atelier de Cartographie Thématique et Statistique (ACTES), fondé neuf ans plus tôt par Hubert Nyssen et Jean-Philippe Gautier, et qui devient rapidement “Actes Sud”, maison d’édition installée dans la campagne arlésienne.

Ce premier livre, La Campagne Inventée, de Michel Marié et Jean Viard, marque le début d’une aventure littéraire et humaine qui a su faire fi des obstacles inhérents à une telle entreprise. Confronté à l’hostilité de la carte de l’édition française, pour qui cette initiative constituait une opposition à l’hégémonie centraliste, Hubert Nyssen, loin du groupement parisien des maisons d’éditions littéraires, a su faire entendre sa voix et imposer “Actes Sud” comme un apport précieux à la littérature du monde entier sans se laisser prendre par le régionalisme.

Actes Sud, c’est parti du goût que j’ai eu pour les livres dés mon enfance. J’ai toujours plaidé que la littérature était mondiale. Après tout, quand la littérature française franchit une frontière, elle devient étrangère !” Trois décennies après avoir ouvert les portes de sa maison rhodanienne à Michel Marié et Jean Viard, ce sont plus de 2500 auteurs qui sont aujourd’hui publiés chez “Actes Sud”, dont la renommée n’est plus à faire depuis 1985, date à laquelle deux des auteurs les plus importants de la littérature contemporaine ont été remarqués par Hubert Nyssen : “Nina Berberova et Paul Auster n’étaient ni découverts, ni édités. Pourtant, à 80 ans, Nina avait déjà toute une oeuvre derrière elle quand je l’ai rencontrée. Je l’ai faite traduire dans 27 langues. Quant à Paul Auster, tous les éditeurs américains l’avaient refusé, parce qu’ils ne cherchent que des choses qui se font déjà. Pour moi, l’édition est un métier où on ne peut réussir que si l’on est profondément convaincu de la qualité de l’œuvre et de la  nécessité de la faire reconnaître“. Ces deux auteurs, dont la découverte a été importante pour le développement de la maison, sont le reflet de ses intentions éditoriales, de ce que Nyssen a voulu mettre en valeur : variété des genres (romans, essais, témoignages, théâtre, littérature jeunesse, scenarii, carnets, archives photographiques…), des langues (près de 20 son représentées)… Une volonté de littéralement façonner des livres soignés, des objets aussi intellectuellement enrichissants qu’esthétiquement beaux : “un livre doit être le complice du texte. J’ai souvent été frustré des beaux textes sur du papier de mauvaise qualité, du papier brillant, qui fait mal aux yeux. Le livre doit aussi être un bel objet“.

“Il n’a pas hésité à changer de vie pour sa passion”

Pendant près d’un an et demi, la documentariste Marie Mandy a suivi Hubert Nyssen afin d’en dresser un Portrait en 22 fragments, dans lequel la voix profonde de Nyssen – “un homme qui m’a fascinée, quelqu’un d’extrêmement créatif, de créateur, qui n’a pas hésité à changer de vie pour sa passion” – se raconte au détour de quelques parcelles de vie avec, çà et là, des témoignages de proches : des écrivains, comme Paul Auster et Nancy Huston, mais aussi des membres de sa famille, comme sa fille Françoise ou son épouse Christine LeBoeuf (traductrice des ouvrages d’Auster). A Rousset, c’est Nyssen lui-même qui a présenté au public ce documentaire qui le montre sous des “doubles-jours” : l’éditeur, mais aussi l’écrivain. A moins que ce ne soit l’inverse ? Hubert Nyssen ne le cache pas : “s’il fallait donner un adjectif à ma vie, ce serait… multiple“. Comme il le dit avec l’humble poésie qui caractérise les grands hommes de lettres, en ouverture de ce portrait :

“Tout va chez moi par deux. Et j’ai fait le compte : je suis français, mais je suis né belge et, comme je l’ai écrit dans un poème : « je porte dans mon sud un nord inavoué ». Je parle deux langues, j’ai deux résidences dans l’ordre inverse de la norme (la principale en Provence, la secondaire à Paris), je me suis marié deux fois, en moins de deux… (oui, certes, j’ai trois enfants et douze petits-enfants, mais je les aime comme pas deux). Et puis, j’aime aussi les femmes et les livres, je fréquente les maîtres et les amis, j’accueille les idées et les émotions, je pratique le rêve et la fiction, je consacre le plus clair de mon temps à l’écriture et à la lecture, je respecte également les mots et le silence, je suis féru de musique et de théâtre, j’alterne la marche et l’immobilité, je vais de l’audace à la timidité, j’assume les convictions et les doutes, je vais et viens entre lumière et obscurité, je suis écrivain et je fus éditeur (…) Joueur, j’ai souvent jugé que « deux tu l’auras », ça valait mieux qu’un « tiens ». Et à cette obstination dualiste je ne vois qu’une exception : il ne peut y avoir deux poids et deux mesures devant une injustice. A tout cela, qu’on se le dise, j’ai réfléchi plutôt deux fois qu’une…”

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3 commentaires

    Christian  | 15/11/11 à 22 h 04 min

  • Какая ты молодец! pour parler comme Berberova ou Ты супер pour parler comme maintenant.
    Trés bel article, et combien de souvenirs il réveille en moi.
    Anecdocte: En 1976 je participai à une sélection régionale du Goncours de la nouvelle organisé par le Provençal. C’est Hubert Nyssen qui l’emporta avec un superbe texte sur Cézanne, Je terminai second ou troisième, j’avais 24 ans et j’ignorai que des années plus tard je rencontrerai dans la librairie des quais du Rhône, tant d’amis, une grande chaleur dans un lieu , je pense unique en France.

  • NEMPOWER  | 16/11/11 à 12 h 51 min

  • La petite journaliste à la jolie frimousse à bien évolué depuis l’interview en 2005 d’Hubert Nyssen.Très bel article, un hommage que l’éditeur doit apprécié de l’au dela…

  • Étude de la collection « Lettres russes », Actes Sud – Monde du Livre  | 15/12/16 à 12 h 59 min

  • […] 8 « Hubert Nyssen : 1925-2011 », sur le site de Envrak, en ligne. […]

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