Joyland, de Stephen King : un goût de trop peu

22/11/13 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags :

joylandEn 1973, Devin Jones, jeune étudiant, accepte un job d’été dans un parc d’attraction de Caroline du Nord, espérant y oublier la fille qui vient de lui briser le cœur. Mais quelque chose de bien plus éprouvant l’attend là-bas : il y sera confronté à un tueur en série, au fantôme de sa dernière victime, et à un petit garçon mourant.

Si tout le monde semble attendre (ou avoir attendu) Doctor Sleep avec une impatience qui n’a d’égal que le battage médiatique ayant déferlé ces jours-ci avec la venue de Stephen King à Paris, les médias français ne n’intéressent encore que très peu, en revanche, à Joyland. Sorti aux Etats-Unis en juin dernier en livre de poche, avant Doctor Sleep, pas encore traduit en français, Joyland ne manque pas de charme. Il ne manque pas non plus de défauts.

Être médium, c’est bien pratique

Curieuse coïncidence : dans Joyland, comme dans Doctor Sleep, l’un des personnages possède un pouvoir mediumnique qui dans l’univers kingien, semble toucher exclusivement les accidentés (Dead Zone), les enfants (Shining) ou les enfants devenus grands (Doctor Sleep). A plus forte raison, donc, les enfants accidentés.

Dans Shining et sa suite, ce don est un pivot essentiel du récit. Dans Joyland, il est juste une facilité. Le petit garçon pour qui Devin se prend d’affection, est mourant. Ce qui ne l’empêche pas, quand l’intrigue l’exige, de sortir de sous les roues de son fauteuil quelques prémonitions bien pratiques – surtout quand il s’agit de sauver la peau du héros à quelques kilomètres de distance, à une époque où le téléphone portable n’existe pas. Le procédé est paresseux et décevant. A mettre sur le compte, en fait, de la longueur du roman, très peu volumineux comparé aux pavés habituels. En moins de 300 pages, difficile pour Stephen King de prendre le temps, comme il le fait à l’accoutumée, de dessiner minutieusement ses personnages. Dans ses romans choraux (Le Fléau, Le Dôme, ça…) où des dizaines de visages différents sont scrutés à la loupe jusqu’au fond de l’âme, King fait son Proust, à sa manière, dissèque les caractères entre deux cauchemars, de la virgule jusqu’aux italiques (qui lui servent à faire parler les voix intérieures. Sa marque de fabrique). Pas dans Joyland, petit bouquin en forme de “pulp”, comme son sympathique prédécesseur dans le genre, Colorado Kid (2006), encore plus mince mais ancré dans un monde réaliste qui le sauvait de la facilité : pas de médium, pas de fantastique. Juste une enquête policière qui allait droit au but. Joyland souffre, lui, de l’urgence qui le traverse du premier au dernier mot. Le premier, d’ailleurs, est significatif : “I” (“Je”).

“I wanted to see that, too”

La première personne est l’un des nœuds du problème. En mettant dans la lumière le narrateur, héros d’une sorte de bildungsroman pop (on le découvre jeune puceau. Les épreuves en feront un homme, un père, un sage), King sacrifie les personnages les plus intéressants. Les seconds rôles réduits à des acteurs de second plan, là où on aurait aimé lire des pages entières sur leur passé, leurs parts d’ombre, leurs rencontres avec le fantôme qui hante Joyland, cette silhouette triste et spectrale, arrachée au monde des vivants sous les coups d’un psychopathe dont les lecteurs les plus vigilants auront tôt fait de deviner l’identité. Esquissés, la diseuse de bonne aventure, le directeur du parc, et surtout, le vieux forain bougon que personne ne semble apprécier et qui occupe pourtant une place cruciale dans le récit. Il partage d’ailleurs avec Devin Jones le plus beau moment du livre, instant suspendu entre les murs d’une chambre d’hôpital où on aimerait rester des heures et des pages malgré la douleur débordante. Ceux sur lesquels le regard du narrateur s’attarde sont ceux qui nous passionnent le moins : la mère et le fils – qui nous font penser à la mère et la fille dans le sublime Sac d’Os (1999), les êtres auxquels le héros s’accroche pour exister. Bien sûr, l’enfant est attachant (la mère, moins), les lecteurs les moins aguerris auront parfois la gorge serrée devant ce petit bout de combattant condamné mais digne (l’enfant chez King, est souvent digne. Et souvent, il meurt. C’est presque une constante). Mais ça ne suffit pas.

Joyland n’est pas un mauvais roman. Loin de là. Un King mineur est de toute façon un bon livre. Fort d’une première partie très réussie (on EST dans le parc d’attraction, on en arrive même à avoir le vertige en même temps que le personnage) – moins convaincant lorsque le fantastique s’immisce enfin, timidement, entre les pages, Joyland se dévore, comme on engloutit un livre de Raymond Chandler. Vite. Beaucoup trop vite. Quand on en redemande, quand on exige d’en savoir plus sur les ombres qui entourent Devin Jones, il est déjà trop tard : la dernière phrase est là. Et elle nous prend de court : “I wanted to see that, too”.

Joyland, de Stephen King, disponible en anglais chez Hard Case Crime depuis juin 2013. Date de sortie en France : inconnue.

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