La femme de l’ogre : fallait pas l’épouser…

19/01/12 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags : ,

Les contes ont la force d’être immortels. De plus, si l’auteur ne précise ni le lieu, ni le moment, ces récits deviennent alors universels. Les aînés les racontent aux plus jeunes et perpétuent la transmission. Il arrive que certains se l’approprient et le détournent. Non pour l’appauvrir, mais au contraire, pour le moderniser ou en développer un aspect tu. Bernadette Appert, comédienne de théâtre inspirée, adapte l’univers du Petit Poucet de Charles Perrault, en 2008, pour en faire un spectacle théâtral, mêlant conte, musique et performance. Elle tourne plusieurs années avec cette mise en scène nommée La femme de l’ogre. Son pari étant de s’intéresser à ce personnage de Perrault, tout à fait secondaire dans le récit.

7 frères perdus dans la forêt

Le Petit Poucet est le cadet de sept frères d’une famille fort pauvre de bûcherons. Une année où la famine est plus rude que précédemment, les frères sont abandonnés dans la forêt. Grâce à la malice du cadet, ils parviennent à retrouver leur chemin une première fois, mais pas la seconde. Perdus dans le froid et envahis par les ténèbres des sous-bois, ils trouvent une maison auprès de laquelle ils demandent pitié. Mais la demeure est celle d’un ogre et de sa famille. Si la femme de l’ogre les accueille, le mari, lui, ne songe qu’à les dévorer. Par un subterfuge, le Petit Poucet dupe le monstre qui tranche la gorge de ses sept filles à la place de celle des garçons. La femme de l’ogre découvre alors l’horreur des actes de son époux en même temps que l’épouvantable deuil qu’elle va devoir porter. C’est à ce moment précis que le scénario de Bernadette Appert se détache du conte original pour développer sa propre histoire. Folle de douleur, la femme de l’ogre part à la poursuite des sept frères et se transforme peu à peu en monstre dévoreur de chair fraîche.

Premier album de grande qualité

D’un spectacle vivant qu’elle a créé, Bernadette Appert développe ici un scénario de bande dessinée totalement muet. Il y a bien évidemment une boutade entre mots et maux, puisqu’il est question de la douleur d’une mère. C’est LE point central de l’album et là où il peut faire débat. Attardons-nous d’abord sur ce qui est sûr : Bernadette (scénario) et Etienne  Appert (dessin) maîtrisent leur sujet. Peut-être parce qu’il a été rodé bien longtemps sur les routes, sous une autre forme. La mise en page et la mise en scène sont d’une grande efficacité. Tantôt développée en cases, tantôt en pleine page, la narration graphique s’avère souvent impeccable voire percutante. Pour preuve, la planche où l’on découvre la femme de l’ogre, de dos, ouvrant la porte aux sept frères. Spectaculaire. Le rythme de l’album, pas toujours régulier, semble lui aussi relever d’une volonté de mise en scène intelligente et efficace. La scène où la femme de l’ogre découvre le massacre de ses filles s’en trouve particulièrement réussie. Ce qui est à noter dans cette narration, c’est qu’elle est propre à la bande dessinée, à la mise en page, aux contraintes de cet art et ne relève pas de la simple adaptation d’un spectacle vivant.

Le travail graphique d’Etienne Appert est à la hauteur de ses ambitions. Certes, son ogre ressemble plus à un troll et l’air qu’il lui donne est plus proche de l’excuse que de l’agression, mais le dessinateur fait preuve d’une telle minutie et d’une telle qualité d’expression que ses planches sont presque toutes un régal. Par un trait fin, précis, aidé de quelques rehauts sombres, il développe un récit en noir et blanc sans fioriture, avec une narration quasi parfaite. Etienne Appert a apporté beaucoup d’attention et de minutie à son travail.

 

La femme de l’ogre, victime ou coupable ?

L’histoire à proprement parler s’éloigne donc du conte original, même pour les parties présentes dans le récit de Perrault. Mais on ne saurait en tenir rigueur aux auteurs, tant cela part d’un parti pris évident. Là où il pourrait y avoir débat, c’est sur les sentiments violents que ressent cette mère à la vue de ses enfants morts. C’est là le cœur de l’histoire, ce que les Appert ont voulu développer et qui n’est pas présent chez Perrault. Cette douleur est le véritable personnage principal dont tous les événements découlent. Alors si la volonté des auteurs était de parler de la souffrance d’une mère endeuillée, pourquoi l’avoir fait à travers cette femme ? Qui a pitié de la femme de l’ogre? Perrault ne parle pas d’elle ni de son mariage avec le monstre, jamais évoqué dans l’album. A la lecture du conte, les filles sont présentées comme de futures ogresses aimant déjà la chair fraîche et la mère ne fait rien pour retenir les atrocités commises par son mari en dehors de la maison. Il n’est pas clairement dit qu’il tue des gens, mais son statut d’ogre ne laisse que peu de place au doute. De ce fait, s’il s’en prend à ses enfants, de futures tueuses, on pourrait penser que ce n’est que justice. Ce n’est d’ailleurs pas le propos de Perrault, mais seulement celui des Appert. Encore une fois, on comprend la détresse de la mère qui, dans l’album, se montre fort accueillante et les petites filles tout à fait charmantes. Elle est alors présentée comme une victime collatérale de son mari. Son immense douleur y trouve sa justification et ses actes futurs, de destruction et d’homicide naissent de son chagrin. Elle se comporte pourtant comme lui après le drame, devenant à son tour une tueuse. Alors, la souffrance peut-elle être la justification à des actes monstrueux ? Le propos de Bernadette Appert est-il de nous montrer les conséquences des choix que l’on fait – vivre avec un ogre ne peut rendre innocent de ses crimes – ou bien s’agit-il simplement de raconter le deuil d’une mère ?

 

la femme de l'ogre, juste avant qu'elle ne découvre ses enfants morts

Cette question, loin d’être un débat philosophique, est la pierre angulaire de ce récit. Tout l’enjeu de l’histoire est là : parler d’un fait – la douleur de la mère – qui n’est pas évoqué dans le conte original. Le choix du personnage de « l’ogresse » a pour conséquence de casser la projection que le lecteur aurait pu se faire de ce personnage, du fait de son passé et de son futur (va-t-on pleurer un tueur en série parce qu’il vient d’enterrer sa mère?). Aux vues des malheurs que le couple engendre, sa peine immense paraîtra déplacée pour certains. La lecture de l’album leur laissera alors un goût particulier. Les traitements graphique et narratif valent – quoiqu’il en soit – la peine d’ouvrir l’album – et de le feuilleter.

La femme de l’ogre, scénario de Bernadette Appert d’après le Petit Poucet de Charles Perrault, dessin d’Etienne Appert, éditions la Boîte à Bulles, collection Clef des champs, septembre 2011, 144 pages

 

Éditions la boite à bulles : http://www.la-boite-a-bulles.com/
Visualiser quelques pages de l’album :sur bdselection.com

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