Mad… Ma Vie ! de Jean-Pierre Putters

28/01/13 par  |  publié dans : Auteurs, Livres | Tags : ,

Mad Ma vie couverture609“Voici Mad Movies, pas de grandes phrases pour le présenter, puisque demain il sera peut-être mort.”
En juin 1972, Jean-Pierre Putters, lance le magazine Mad Movies, destiné à devenir l’un des piliers de la presse spécialisée cinéma malgré un premier éditorial franchement pessimiste et le bilan faramineux de 60 exemplaires vendus (sur les 120 imprimés). Enfanté par une ronéo (machine reproduisant des textes) prénommée Juliette, riche d’une vingtaine de pages et d’autant de photographies en noir et blanc – le magazine édifie discrètement son culte, sans le savoir, au prix de nuits blanches lors desquelles JPP scotche, colle, agrafe, relie, relit… Il lui faudra attendre le désormais fameux numéro 22, en mars 1982, pour passer de l’amateurisme et des bouts de ficelle au circuit pro, des librairies spécialisées aux kiosques grand public, de 100 numéros à quelques dizaines de milliers. De l’engouement discret au mythe bruyant. L’histoire de Mad et celle de son créateur sont à ce point indissociables que JPP y consacre aujourd’hui un livre de 220 pages, pavé à l’iconographie généreuse qui loin de s’attarder uniquement sur les années Mad, évoque surtout la vie de l’auteur, de son enfance compliquée à l’aventure Metaluna, en passant par son adolescence – dont on le soupçonne de n’être pas encore totalement sorti, et c’est très bien comme ça – le fol épisode militaire, la librairie Movies 2000, l’écriture de plusieurs ouvrages spécialisés, la production de courts et longs métrages… Le tout en une seule vie.

Une enfance passée dans les cinémas de quartier

ça l'affiche mal Couv603On l’avait vu venir. Dans Ça l’Affiche Mal, hilarant recueil d’affiches de films ghanéennes commentées par deux personnages fictifs – Coco, l’artiste incompris, et son patron jamais remis du temps béni des colonies – JPP livrait quelques dizaines de pages autobiographiques aussi décontextualisées que passionnantes. Une envie qui couvait : celle de se raconter. Pas par mégalomanie, mais bien par générosité, vis à vis des lecteurs pour qui ces quelques pages tests ne pouvaient demeurer à l’état d’avant-goût. “Je ne pouvais plus voir un lecteur sans qu’il me demande la suite de l’histoire (…) ‘Rendez-vous compte, vous n’avez même pas parlé de Mad Movies‘ me reprochait l’un d’eux“. Pas le temps pour nous d’arriver au bout la troisième lecture de Ça l’Affiche Mal, que JPP livre donc sa nouvelle copie, extension des lignes augurales de la précédente, et hommage magnifique au magazine qui a fait sa notoriété.

Mad… ma vie ! Tout un symbole, ce point d’exclamation. Le livre en est truffé, là où d’autres autobiographes cultivent le mystère et l’autosuffisance par l’usage des trois petits points. JPP s’en fout, lui : il veut parler à son lecteur, l’interpeller, l’apostropher – jusque dans sa ponctuation, s’il le faut. “Quarante ans !” (l’âge de Mad Movies) lance t-il pour débuter son récit, qui se terminera d’ailleurs, environ 220 pages plus loin, par une énième exclamation (qu’on se garde de dévoiler). Pourquoi chercher à y voir une coïncidence ? JPP est comme ça. Il écrit comme il parle : avec passion, et sans suspension. De son enfance, d’abord, marquée par un incendie, une grand-mère qui le comprend comme elle peut, une mère omniabsente, un lapin sacrifié, des religieux pas très catholiques. Un quotidien dans lequel le petit JPP peine à s’épanouir, et dont il s’échappe le soir venu, en investissant, clope au bec, les Mad Ma vie JPP bébé JPP610strapontins des cinémas de quartier. Là, il avale des kilomètres de bobine où pullulent monstres en latex, gladiateurs en slip et starlettes à poil. C’est là qu’il connaît ses premiers émois cinéphiles, prémisses d’une carrière à laquelle il n’est pas encore promis. D’ailleurs, JPP ne se promet à aucune carrière : “Tout petit déjà, victime d’une solitude subie mais aussi revendiquée, je savais qu’aucun métier ne me plairait“. Alors des métiers, il va en essayer plein : pâtissier, libraire, acteur, poseur de télés à tirelire… Le temps d’ouvrir une parenthèse militaire savoureusement narrée par un JPP jamais à court d’anecdotes à peine croyables et de calembours bien sentis. Ces premières pages de Mad… Ma Vie ! sont les plus captivantes. L’émotion y surgit entre deux jeux de mots (dont on pourra lui reprocher un léger abus), comme sous cette photo de JPP enfant, où JPP adulte écrit “Moi-même, à l’âge où ma mère m’a plus ou moins abandonné, et je ne sais toujours pas pourquoi“. Elle se niche aussi dans ce qui sous-tend toute la première partie du livre : l’idée que le cinéma peut changer une vie entière.

Une aura mythique

Il n’y pas de piège : Mad… Ma vie ! parle de Mad Movies. Et il en parle bien. Les lecteurs pourront enfin y découvrir comment est né Mad, mais aussi comment, pourquoi et par qui il vit encore, le tout par le biais d’une plume brillante. Mad : l’aboutissement d’une vie professionnelle fondée sur une passion communicative pour le cinéma de la marge. Dans les années 70, alors qu’un consensus poli entoure la presse cinéma légèrement aseptisée ou rendant largement sceptique (Les Cahiers), les fanzines tentent de survivre, loin des circuits de diffusion classiques. Certains meurent dés la naissance. Pas Mad Movies. 40 ans après sa création, le magazine est une institution, au même titre qu’un Écran Fantastique avec lequel il n’a de cesse de se tirer la bourre. Une réussite qui tient essentiellement à la détermination de JPP. Fédérant autour de la ronéo Juliette un noyau de collaborateurs fidèles, Putters mise tout sur sa création – jusqu’à ses propres deniers, la machine Mad engouffrant l’argent sans jamais rendre la monnaie (il faudra attendre 10 ans pour que le magazine devienne rentable). Bien obligé de gagner sa vie, il ouvre sa propre pâtisserie en 1978, au moment où sort le numéro 17 du magazine. Alors que Juliette dégurgite inlassablement les pages de Mad, à l’étage du dessus, JPP tient sa librairie, Movies 2000. Aujourd’hui encore, le lieu est un incontournable pour les passionnés de cinéma bis, contribuant lui aussi à entourer JPP d’une aura mythique – et le mot n’est pas trop fort.

Mad Ma vie JPP et Sam Raimi

JPP avec Sam Raimi, réalisateur d’un premier film intitulé Evil Dead.

Mad… Ma vie ! raconte tout cela, et même plus. Il se feuillette aussi comme une galerie d’art underground où les couvertures de vieux fanzines côtoient l’album photo personnel de JPP et de nombreuses affiches de films qu’on rêve, sitôt la lecture terminée, de découvrir. On y apprend dans quelles (hilarantes) circonstances JPP a rencontré Sam Raimi, jeune réalisateur méconnu d’un premier film qu’on découvre avec intérêt (Evil Dead), comment est né le festival du super 8 fantastique… Mais le livre ne se contente pas d’être une autobiographie. Car JPP a la page généreuse, et la prête volontiers à qui voudra bien la remplir. Au fil de la lecture, les témoignages de 24 collaborateurs – ancienne et nouvelle gardes réunies – apportent des éclairages sur ce que les lecteurs aguerris appellent “l’esprit Mad”. C’est Rurik Sallé qui le définit le mieux : “L’esprit Mad, à la base, c’est une passion pour la découverte et la défense du cinéma de la marge, Bis, Z, fauché, absurde… Un refus jouissif de tomber dans l’embourgeoisement, la respectabilité en carton pâte“. Une définition qui correspond parfaitement à Jean-Pierre Putters lui-même, en somme.

JPP a fini par “abandonner” Mad – ou presque. Même s’il a vendu le magazine (pour des raisons dévoilées dans le livre), il y assure la tenue d’une rubrique qui l’occupera vraisemblablement pour plusieurs siècles (l’abécédaire du cinéma fantastique regroupant des plus obscurs nanars aux bijoux consacrés. A ce jour, l’auteur n’en est qu’à la lettre E…) Mais pour nombre de lecteurs, le magazine est indissociable de sa figure tutélaire : un état de fait définitivement entériné par cet ouvrage hybride où sous couvert d’autobiographie, JPP rend un hommage tout en amour et en humour, à sa plus célèbre création. Chaque numéro (jusqu’au 130) y est d’ailleurs ausculté, couv’ à l’appui (l’occasion de redécouvrir pas mal de mochetés dans le domaine). L’exercice ne s’imposait pas forcément pour tous les numéros, mais il a le mérite de mettre en lumière l’une des qualités de JPP : sa mémoire fulgurante. Pas uniquement celle d’un parcours personnel, mais celle de tout un cinéma, condamné à rester dans l’ombre si personne ne se chargeait de le défendre. Aujourd’hui, Jean-Pierre Putters ne lâche pas les armes, et poursuit son entreprise de soutien au cinéma qu’il aime, grâce à sa boite de production Metaluna, fondée avec Fabrice Lambot (on leur doit notamment The Théâtre Bizarre, et le prochain film des Bustillo-Maury, réalisateurs de A l’Intérieur et Livide) mais aussi dans les colonnes du magazine du même nom – qui après avoir vécu dans l’ombre de son aîné et dans les rayons des boutiques spécialisées, fait enfin le grand saut dans les kiosques. Une aventure qui en rappelle une autre.

Mad… Ma Vie ! De Jean-Pierre Putters. Aux éditions Rouge Profond. En vente sur amazon ou mieux encore, directement à Movies 2000, 49, rue de La Rochefoucauld, 75009 Paris.

Metaluna sur Facebook : https://www.facebook.com/metalunacinocknroll

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