Rentrée littéraire : Une drôle de Sainte d’Emilie de Turckheim

15/07/13 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

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La rentrée littéraire commence sur les chapeaux de roues avec un roman hors du commun signé Emilie de Turckheim. On se perd au fil des pages entre leçon de morale et conte fantastique. A quel degré doit-on prendre les mots qui s’alignent sous nos yeux ? Cette question ne lâche pas le lecteur.

L’héroïne de ces pages, dont on ne connaîtra jamais l’identité exacte, est persuadée, depuis sa plus tendre enfance, qu’elle sera canonisée. Si son but est déjà fixé, elle ne sait pas encore comment l’atteindre. Les voix du Seigneur sont souvent impénétrables et elle va donc tout essayer en s’y prenant de manière étonnante.

“Sous le nom brodé en blanc, sous le tissu bleu marine, sous la chemise, sous la brassière, une couronne de coton, de fil de fer et d’agrafes mutile la rose, l’aréole. Un mouvement – lever le plateau de son pupitre en classe – et elle est transpercée. Retenir ses larmes est un art. Au prêtre noir, elle a montré ses blessures, mais sans dire un mot de la couronne. Elle ne dilapide pas ses aveux. Elle se réserve des joies.”

Le fond, tout comme la forme de ce texte, ne manqueront pas de prendre le lecteur par surprise. Alors que des ailes poussent dans le dos de ladite héroïne, son parcours pour devenir une sainte semble peu conventionnel. Encore faudrait-il qu’il y ait un réel parcours à suivre ? Elle tente d’aider ceux qui l’entourent comme son voisin solitaire et vieux, sa meilleure amie actrice porno ou encore sa mère enfermée dans une maison de repos. Si tout part d’une bonne intention, son obsession lui joue des tours et l’entraîne sur des chemins quelque peu sinueux.

” Il part dans un grand rire, redevient sérieux et dit que seul Dieu est en mesure d’ordonner nos péchés du plus mortel au plus mignon. Elle dit qu’elle a tué un chat, prié d’autres dieux, volé de l’argent à sa mère, conduit un innocent en prison, regardé un film pornographique.”

Réaliser une BA n’est pas donné à tout le monde et l’auteur le démontre à sa manière en mêlant savamment les genres et en créant des situations surprenantes pour son personnage principal. Elle propose de s’occuper du chat de son voisin pour le soulager, mais décide de partir en voyage spirituel et le retrouve mort à son retour. Elle devient visiteuse de prison (expérience vécue par la romancière elle-même) et fait tout pour garder “son” prisonnier derrière les barreaux.

Le tout prend forme à l’aide d’une écriture incisive, épurée et rythmée. Les virgules n’ont plus de secrets pour la romancière ainsi que l’utilisation des champs lexicaux pour décrire un lieu ou un sentiment. On est pris dans ce tourbillon de mots jusqu’à en perdre notre souffle, à défaut d’en perdre la tête. On sait quand débute une phrase mais on a bien du mal à savoir si elle va prendre fin à un moment (certaines s’étalent sur une page entière).

“Attendre le dos appuyé au mur, lever les yeux, voir le filet antichute s’étendre entre les rambardes du premier étage, et à travers les mailles du filet, voir quatre étages superposés de cellules, les centaines de portes à œilletons. Attendre.”

Ce style d’écriture n’est pas sans rappeler celui de Philippe Minyana (dramaturge, auteur de Chambres). Si ce dernier l’utilise pour mettre en exergue les pensées de ses personnages couchées abruptement sur le papier, Emilie de Turckheim l’emploi pour faire du lecteur le prisonnier de son récit. Happé par ces mots, ne sachant pas où donner de la tête, on a pourtant du mal à entrer réellement dans ce récit. La faute probablement à l’utilisation de la troisième personne du singulier pour parler de l’héroïne. Malgré tout nos efforts, on ne reste que les spectateurs de cette transformation hors du commun.

Une_sainte_sUne Sainte est une fable surprenante où les références à la religion (jardin d’Eden, le martyr de Jésus, la Vierge Marie…) prennent un nouveau sens, plus encrés dans la réalité. Un roman surprenant, comme on n’en lit trop rarement.

“Je vous regarde, je vous regarde encore, j’aime décidément vous regarder, dit la mère de Marie. Vous m’arrosez les pieds, dit Dimitri. C’est de l’étourderie, dit la mère de Marie. Enjambez le pommier, que j’essuie vos pieds.”

Une Sainte de Emilie de Turckheim
Ed. Héloïse d’Ormesson
Disponible dès le 22/08/13

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