Fiesta des Suds : Bertignac, Ringer… et les fantômes

20/10/11 par  |  publié dans : Concerts, Musique | Tags : ,

En live, les artistes ne peuvent pas mentir, ils peuvent simplement décevoir. Sur le papier, sur le CD et dans la petite lucarne, Louis Bertignac est un monstre. De ceux qu’on attend impatiemment de voir “en vrai”, car on sait à l’avance que ses incroyables riffs de guitare vont longtemps résonner entre l’enclume et le tympan.

Louis Bertignac : l’homme-grizzly

Mardi soir, on se rend à Marseille, aux docks des suds, une heure avant le concert événement de Louis, et c’est une immense affiche – rétroprojetée sur un bâtiment entier – de Catherine Ringer qui nous attend sur place. On aurait du y voir un signe, mais sur le moment, on n’y a pas pensé. Les odeurs mêlées de fritures, de crèpes et de pastis donnent moyennement envie de se presser, et forcément on se fait surprendre : on n’a pas encore fait son sort au “fish n’ chips marseillais” (comprendre : merlan + panisses) que Bertignac nous dit bonsoir dans son micro. Les doigts graisseux, on se fraye un chemin tant bien que mal parmi la foule massée devant la scène. Entre Bertignac et Envrak, il y a une dizaine de mètres et 22m² – son hit du moment. Louis est en pleine forme, il a invité sur scène sa gratte préférée (à qui il dédie une chanson, l’une de ses plus belles) et la torture amoureusement, nous rappelant à chaque accord qu’il est l’un des plus grands guitaristes français en activité. Autour de lui, un bassiste et un batteur : on comprend vite que la soirée va être rock, qu’elle ne laissera place à rien d’autre, et on s’en réjouit à l’avance.

Mais ce soir-là, quelque chose ne va pas. Oh, pas grand-chose… Mais on est gêné. Car même si le chanteur assure, même si sa voix, éternellement juvénile, ose hurlements, grognements et basses inattendues, le set est bordélique, incohérent. Bertignac offre quelques morceaux de son excellent dernier album, Grizzly, mais s’égare dans les hommages. Au groupe qui l’a vu naître, d’abord. Mais ça, on lui pardonne volontiers, et l’ensemble de l’assistance également, qui reprend en choeur et en cris les standards de Telephone – Cendrillon, C’est vraiment toi, Un Autre Monde, La Bombe Humaine… On cautionne moins, en revanche, les clins d’oeil d’une minute chrono (!) à Suzanne Vega, Bob Marley, Cat Stevens… Et même si on applaudit sa reprise ahurissante de Whole Lotta Love de Led Zeppelin, on regrette de ne pas entendre davantage de titres de Louis Bertignac. Le chanteur va même jusqu’à demander à son auditoire ce qu’il veut entendre, marche visiblement à l’impro, laisse faire le hasard. L’ensemble est déconcertant. Heureusement, l’énergie déployée sur scène est communicative, la star se donne au public, en dépit d’une playlist désordonnée, et électrise les docks.

Catherine Ringer : la femme ring n’roll

Catherine Ringer, en coulisses, sait que la place est chaude. Vingt minutes plus tard, elle prend la relève. Notre parcours jusqu’à la scène est un peu plus compliqué, les fans étant de sortie : “vous allez vous régaler !” nous lance l’un d’eux, “vous allez voir, CA c’est un vrai concert !“. Prends-toi ça, Louis.

 

Et ça, pour voir, on a vu… On a vu une Catherine Ringer électrique, souriante, complice, se tortiller sur scène comme elle le ferait dans un pull sur-mesure. On a entendu du Ringer, rien que du Ringer. Les hommages, elle s’en fout. Elle s’en autorisera quelques-uns, mais c’est bien normal, aux Rita Mitsouko, le groupe mythique qu’elle formait avec son compagnon, le guitariste Frédéric Chichin : Andy, C’est comme ça, Le petit train, Les Amants, La Sorcière et l’Inquisiteur… Le trouble s’installe inévitablement – on s’y attendait un peu – face à la prestation de Raoul Chichin, dont la ressemblance avec son père va bien au-delà des seuls traits physiques. Le jeune homme adopte aussi les postures, le jeu de guitare, de son paternel. L’effet est saisissant lorsque les Rita sont convoqués, moins percutant quand Ringer reprend les commandes.

Généreuse, la chanteuse accepte de revenir après trois rappels. Le public a décidé de taper des pieds sur les lattes de bois qui recouvrent le sol, et on commence à avoir le mal de mer. Mais on en redemande, car Catherine nous a conquis, même si, à l’inverse de celui de Bertignac, le concert est très – trop – carré, organisé, exécuté avec rigueur et application, ne s’autorisant aucune improvisation. On en retient deux moments étonnants : sa performance physique, vocale, sur Punk 103 (issu de son dernier album, Ring n’ Roll), et surtout, une parenthèse qu’on n’attendait pas. Alors que les spectateurs scandent à l’unisson un “Joyeux anniversaire” à l’adresse de la chanteuse, cette dernière, reconnaissante, répond : “cet anniversaire est particulier pour moi. Fred est mort trop tôt, à l’âge de 53 ans. Aujourd’hui je l’ai dépassé, j’en ai 54…” Et quand elle annonce dans la foulée qu’elle va offrir une chanson à son compagnon, on s’attend à ce que son hommage soit un peu fou, coloré, farfelu, à l’image de leur groupe et – on imagine – de leur vie. Mais seule sur scène, en toute intimité, Catherine Ringer nous prend au dépourvu, pose son incroyable voix sur une symphonie de Gustav Mahler, et plonge son auditoire dans une émotion diffuse : “si tu étais vivant on serait bien ensemble. On irait de l’avant, c’est beau comme on s’aimerait“… Catherine la fantasque devient tout à coup vulnérable : ce moment est le plus déstabilisant de la soirée. On en ressort avec l’impression étrange et grisante d’avoir côtoyé des fantômes : celui de Téléphone, celui de Rita Mitsouko. Bientôt, on rencontrera le fantôme de Blur. On a hâte.

Photos : Joël Capra

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3 commentaires

    Joël  | 20/10/11 à 19 h 36 min

  • Je voulais faire un petit compte rendu du concert sur mon propre blog. Mais après ce que je viens de lire. Je ne sais pas si j’ai quelque chose d’autre à apporter.
    Merci !!

  • Joël  | 20/10/11 à 19 h 41 min

  • tout bien réfléchi, je dirais simplement que j’ai bien aimé ce bordel ambiant, et cette impro. Ces solos qui duraient, duraient… Bref, un concert qui me ramène 40 ans en arrière quand le rock explosait

  • Sab  | 21/10/11 à 13 h 31 min

  • Je n’ai pas assez dit à quel point Bertignac est un immense guitariste, c’est vrai que ses solos étaient incroyables. Et puis c’est beau de voir chanter jeunes, vieux, mi-jeunes et mi-vieux, les standards de Téléphone. C’est là que tu réalises que ça n’est pas “le groupe d’une génération”, comme on l’entend souvent. Les Rita Mitsouko, c’est un peu du même ordre. Mais je sais pas… Ce soir là, j’ai préféré Catherine :)

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