Joë Bousquet : de son cul naît la lumière

04/06/12 par  |  publié dans : Auteurs, Livres | Tags : ,

J’ai perdu le sens de la verticalité. Un mois déjà s’est écoulé depuis que les commandes de ma jambe gauche m’ont abandonné, et je sens que la droite suit le même chemin. Je me suis réfugié dans la pièce qui me sert de bibliothèque. Depuis ce long mois, je passe le temps à scruter les étagères, mes yeux rencontrent les livres que j’ai lus, d’autres feuilletés, d’autres encore relus, et c’est à chaque fois une nouvelle histoire qui me revient en mémoire, celle des romans mêmes ou la musique des poèmes et souvent l’histoire de l’auteur, histoire d’une rencontre particulière. Bref je passe le temps et ce voyage immobile me fait oublier la douleur qui me transperce comme un poignard. Ce mois de janvier est très ensoleillé et la lumière pénètre dans ma petite bibliothèque en multiple rayons, filtrée par le feuillage de l’oranger. Je me distrais en me laissant guider par le choix du soleil qui me désigne l’histoire du jour. Comme l’histoire de ce vieil auteur de Polar, mort enseveli sous sa bibliothèque effondrée, destin imaginé par Michel Lebrun, un mausolée de rêve pour lecteur invétéré ! Et puis un large rayon balaye l’œuvre complète de Blaise Cendrars, avec juste à coté, dans un désordre alphabétique la biographie de Malaparte par Orféo Tamburi. Désordre alphabétique mais ordre de proximité car Orféo fut l’ami de Cendrars, il a même cohabité avec le poète à Enghien les Bains. C’est là, alors qu’il terminait ces jours dans une chambre de l’hôtel du Casino, que je l’ai rencontré et qu’il m’a plusieurs fois raconté l’horreur sonore qu’avait été cette cohabitation avec un poète manchot et qui écrivait en tapant d’un seul doigt de la main gauche sur sa Remington. Et je le raillais un peu, ce vieux peintre, en lui rétorquant que le rythme devait pourtant être très jazzy comme en témoignent certains des poèmes de Cendrars. “Mon pauvre ami“, me répondait-il, “à cette époque il écrivait ses romans et la prose remingtonienne sur un doigt c’est de la musique dodécaphonique !

Le jour s’avance et le soleil se cache, laissant la bibliothèque dans une semi pénombre, les spots sont éteints. Mais avant que le jour ne s’en aille un fin rayon de soleil rougeâtre vient frappé un volume noir qui absorbe avidement cette lumière arriéré. Peut – être, s’agit-il d’un signe ? Avec l’aide de ce qui me reste de jambe droite, je me hisse jusqu’au livre et retombe dans le lit, je sais avec qui je passerai la nuit.

“A peine ai-je découvert son cul que mon regard s’y traverse d’une douceur inexprimable…”

De ce livre dépasse un marque page de papier jauni, où j’avais griffonné : “De son cul naît la lumière” : mon écriture. Je répugnais à l’époque à écrire sur les livres mêmes et ainsi s’ouvre à la page 91, le Cahier noir de Joë Bousquet. Je commence ma relecture par cette page…

“C’est sa nudité Qu’elle découvre dans mes yeux en déshabillant sur elle leur regard en s’asseyant pour ainsi dire dans le rêve où j’étais son image adorée : elle se dépouille d’elle même dans l’ivresse de se dorer aux regards de son amant de tout le soleil qui s’est éclairé entre eux : C’est de tout le ciel qu’il possède le fruit dans cette croupe tournée vers lui dont il fouille la carnation transparente comme un doux miroir où descendent ses gestes comme afin d’y revêtir la force dont il est plein de l’éclat où la pensée s’est exprimée avec des éléments de vie. A peine ai-je découvert son cul que mon regard s’y traverse d’une douceur inexprimable, se plongeant en lui même comme pour y épanouir sous l’éclatant duvet de fruit de chair le regard de mon amour et ce qu’il devenait à travers moi dont il dispersait tous les sens afin de m’ouvrir son ombre comme un horizon où m’ouvrir ma pensée : C’était un pari. Cette croupe me repoussait de la clarté qu’elle répandait. Elle me traversait de la lumière comme en écartant sur elle les ténèbres qui me traînaient avec elle, et c’est dans la lumière de mon enfance que je la voyais s’envelopper de sa blancheur, découvrir à mon amour une image magnifique dans les voiles soulevés de l’innocence et de la splendeur”…

Relecture, commencée en désordre, tel que j’avais d’ailleurs abordé l’œuvre de Joë Bousquet puisque que ce “Cahier Noir” était le dernier inédit publié du poète. Ce n’est qu’ensuite que je me plongeais dans les autres écrits, à dessein, j’emploie le termes écrits car l’œuvre de Joë Bousquet est inclassable, elle est hors du temps, hors des formes, elle est une perpétuelle invention d’une poétique, c’est en cela que les textes de Bousquet constituent une des œuvres essentielles de la littérature française. C’est ensuite que je me lançais dans la lecture des “Lettres à Ginette”, des “Lettres à Poisson d’Or”, de “La fiancée du vent”, “Une Passante bleue et blonde”… Encore un joyeux désordre, le désordre : c’est l’ordre moins le pouvoir et de pouvoir Joë n’en avait plus, il a passé trente ans de sa vie allongé sur un lit de camp, dans la pénombre d’une chambre aux volets clos en sa cité de Carcassonne.

L’œuvre de Joë Bousquet est inclassable, elle est hors du temps, hors des formes, perpétuelle invention

L’histoire commence le 27 mai 1918 quand Bousquet, jeune lieutenant, est transpercé par une balle qui lui perfore le poumon, détruit une partie de sa moelle épinière avant de ressortir par l’omoplate. Le jeune homme insouciant, riche, révolté, va mourir là, durant cette bataille de Mailly dans l’Aisne… mais Joë, le poète paralysé et insensible de la taille aux pieds, prend naissance ! Pourtant dans « Mystique », il affirme que la poésie ne naît pas, elle engendre, la réalité de l’artiste est la possibilité des autres hommes et il professe : « je veux que mon langage devienne tout l’être de ce qui, en moi, n’avait droit qu’au silence ». La conquête de la parole, par delà la blessure, la paralysie définitive, la renaissance du poète, le génie de Bousquet est là ! La grande guerre, la balle paralysante sont les métaphores tragiques du grand enfermement dont parle Foucault, celui qui a plongé l’humanité dans le silence et la nuit et que désormais de rares artistes parviennent à briser pour faire surgir la lumière, la dimension poétique qui transcende le réel pour atteindre la réalité même, la lumière qui luit au fond de la caverne.

Certains visiteurs de Joë Bousquet rapportent qu’il écrivait sur des cahiers de couleur différente, sur son plan de travail il indiquait tel texte pour le cahier vert, tel autre turquoise, le noir. J’aime à penser que le choix du cahier noir pour aborder son œuvre était le bon, car le noir absorbe abondamment la lumière et que l’ouvrir la restitue. C ‘est ainsi que la lecture du Cahier Noir – que certains qualifieraient d’érotique – nous fait entrer au cœur même de l’œuvre. Une lecture plus attentive convoque Sade, Bataille, la jeune fille qu’évoque Bousquet ne porte jamais le même prénom, tour à tour une rencontre de hasard, une jeune mariée rencontrée au bal, une nièce, une sœur… Mais toujours le même rituel d’abord voyeuriste, la jeune fille lentement se déshabille et toujours la nudité est exprimée par le dévoilement de la croupe pour reprendre les mots de Joë, ensuite la fessée inaugure le rituel érotique, puis la sodomie apothéose transgressive du rituel… Page après page dans le Cahier Noir, le lecteur assiste à ces évocations obsessionnelles de rencontre, de possession, de pénétration, répétitions kaléidoscopiques : d’une même scène originelle d’avant la blessure ?

De l’érotique naît la poétique

Sade, Bataille mais surtout Rimbaud, le Rimbaud du “Bateau Ivre” : “Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !“. Oui, chez Bousquet tout se passe dans le regard capteur de la lumière, non pas la seule lumière du jour mais la lumière de l’âme, celle qui émane du visage de la jeune fille rêvée et de son cul, lumière fécondante qui resplendît dans le regard même du poète au point de dépasser l’amour physique et d’engendrer la fusion même des corps. Chez Joë Bousquet, toute poétique est issue d’une érotique. C’est ainsi que la lecture de la dernière œuvre publiée de l’auteur engage à la lecture de l’œuvre entière et que mon désordre chronologique de lecteur vérifie la formule : le désordre c’est l’ordre suprême !

Joë Bousquet, peint par Hans Bellmer en 1945

Dans sa chambre obscure de Carcassonne, Joë Bousquet recevait de nombreux visiteurs, on y rencontrait : René Nelli, Paul et Gala Eluard, Max Ernst, Louis Aragon et Elsa Triolet, Simone Weil, André Gide, Hans Bellmer, Julien Benda, Gaston Gallimard, Jean Paulhan, Henry de Monfreid qui un temps lui fournissait l’opium qui atténuait ses souffrances. Au milieu d’eux, des femmes. De jeunes et toujours très belles femmes, et parmi elles une toute jeune fille, Ginette âgée de dix sept ans lorsqu’elle croise le regard de Joë. De 1930 à 1950 (année de la mort du poète) Bousquet entame une correspondance avec Ginette à qui il écrit, dés la deuxième lettre : “Et comme l’amour est la très grande grâce, la plus grande de celles qu’il nous est donné de connaître ici-bas, je n’appelle le mal que les réticences, les craintes, les méfiances qui l’empêcheraient de s’exercer librement”.

Le Cahier Noir s’ouvre par : “J’adorais cette jeune fille. Son visage était la conscience de son regard.”. C’est ainsi que la lecture de la correspondance s’inscrit tout naturellement après la découverte du Cahier. L’amour extrême que Joë porte à Ginette ne peut s’accomplir dans l’ordinaire de l’humain, cette impuissance mène le poète à transmuter une érotique en une poétique qui le mènera vers la lumière, lumière qui émane de cette chair et que le poète veut fusionnelle : “… et je sens que mon âme est plus prés de votre corps que du mien, et que dans le miroir de votre jeune chair immobile et religieusement silencieuse, elle baigne sa pureté, une pureté que je ne saurais même plus reconnaître, que je ne distinguerais plus de votre beauté.” C’est ainsi qu’ils iront jusqu’au bout de leur nuit en empruntant les chemins interdits des transgressions vers le soleil de l’éternelle solitude de ceux qui s’aiment.

PS : L’œuvre de Joë Bousquet est aujourd’hui accessible de façon éparse. Un tome de l’œuvre romanesque complète est, semble-t-il, disponible chez Albin Michel, le Cahier noir à la Musardine, Lettres à Poisson d’or dans la collection l’Imaginaire chez Gallimard… Mais c’est surtout chez les bouquinistes qu’il faut désormais chercher. Destin habituel des œuvres essentielles, un long purgatoire mais gageons qu’un jour prochain, Joë Bousquet trouvera la place qui lui revient dans les lettres françaises et gageons surtout qu’il trouvera de nombreux lecteurs qui auront la chance d’être illuminés par ses textes.

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1 commentaire

    yolande  | 08/06/14 à 15 h 04 min

  • Bonjour,
    Non ce n’était pas un lit de camp sur lequel Bousquet a passé une partie de sa vie, mais un lit style Louis XVI.
    Ce n’était pas Ginette mais Jacqueline Gourbeyre dite Linette ou Isel son dernier amour
    Bien cordialement

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