Carnets Latins : de la Guyane au Brésil

01/12/09 par  |  publié dans : Carnets, Voyages | Tags :

C’est parti pour un voyage dont la durée indéterminée dépendra de la gestion de nos finances. À l’origine, nous voulions rejoindre le Pérou et la Bolivie, mais le billet s’avérant nettement moins cher en arrivant par la Guyane française, nous traverserons le Brésil en remontant l’Amazone. Notre organisation s’apparente à celle de Guevara et Granado lorsqu’ils traversèrent le continent depuis l’Argentine au début des années 1950 : un seul principe, l’improvisation.

La vie est trop chère en France, même en Guyane. De Cayenne, nous filons à peine sortis de l’aéroport vers Saint Georges, au sud du pays, dans la caisse vraiment pourrie de deux sympathiques inconnus ; une pirogue pour Oicapoque au Brésil et un bus de 9h pour Macapa et nous voilà à l’embouchure de l’Amazone, ce fleuve immense qui nourrit de légendes les esprits.

Nous y sommes. Nous remontons l’Amazone. Le fleuve est large, beaucoup plus large qu’on ne l’imagine.

arbres morts sur l’amazone

Il fait 35°C, le climat est chaud et humide. Le soleil se couche à 18h et se lève à 6h. C’est l’été sous l’équateur, la saison sèche où le niveau de l’eau est au plus bas. Dans certaines rivières affluentes, elle ne dépasse pas un mètre. L’hiver, elle en fait 15 de plus et 2009 a été marqué par un record de crue. Le sol amazonien est peu terreux et la végétation recouvre essentiellement de la caillasse, obligeant les arbres à développer leurs racines en surface. De fait, ils sont nombreux à être emportés par l’eau chaque année, décorant les berges de leurs troncs morts aux allures sinistrement fantastiques.

A cela s’ajoutent en toile de fond les brasiers de la déforestation, rythmant notre avancée au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans le pays.

Macapa-Santarem

Sur le point de prendre le bus de Macapa pour rejoindre le petit port de Santana, nous découvrons une pratique aux antipodes de notre culture. A l’arrêt de bus, des personnes s’arrêtent en voiture, annoncent leur direction et offrent à qui veut de monter. Nous grimpons dans la voiture d’un vieux en même temps qu’une tripotée d’enfants à qui il propose des bonbons.

Il nous dépose au port, on le paie à peine plus cher que le bus et beaucoup moins que le taxi.

Le bateau ne part pas avant le lendemain. En attendant, il n’y a pas grand chose à faire à Santana. Il y a une ambiance dans ce port : arrivées des bateaux, marée humaine, décharges des caisses, passage de brouettes, de voitures, de camions, de remorqueurs ; la musique, les discussions, les engueulades, les télés allumées, les travaux en continu, et la brise qui passe sur le port et rentre dans nos hamacs.

le port de Santana

Les gens arrivent, montent et installent leurs hamacs au fur et à mesure que l’on s’approche du départ. Il y a d’autres Français. Deux femmes ont fait comme nous : sans billets retour, elles sont parties de Guyane, ont pris le bus Oicapoque-Macapa, vont jusqu’à Manaus mais prévoient ensuite de descendre vers le Chili et l’Argentine. Elles ont 75 ans et fêtent leur retraite.

Tous continuent en direction de Manaus. Nous préférons marquer une pause à Santarem. Passer deux nuits à l’hôtel, couper la langueur du rythme amazonien, retrouver une certaine hygiène et surtout un transit intestinal plus conforme.

Santarem est une ville sympa, surtout le soir. De s’y poser permet enfin d’apprécier le train de vie et les mœurs des villes du pays. On s’aperçoit assez vite que la vie est chère. 1 euro vaux 2,6 reais et les prix en grandes surfaces sont sensiblement les mêmes que les nôtres. J’aurais voulu faire ma fière avec ma carte bleue. C’est une Visa Premier, encore eût-il fallut qu’elle fonctionne. « Erro na leitura des cartao », « retire seu cartao ».

À première vue, la ville est surprenante. Dans le centre, les nombreuses boutiques, pharmacies et belles voitures côtoient réseaux électriques et égouts à ciel ouvert et les odeurs de merde et de mort qui en émanent. Trace d’un clivage entre précarité et croissance économique, dont témoigne sans doute plus fortement une vision plus globale de la ville.

les hamacs et les fils électriques

Le soir, la chaleur diminue, les âmes se réveillent et les quais s’animent, se peuplent de joggers, de couples et de groupes en sortie. Des petits bars s’improvisent sur le trottoir, à même le sol, avec trois coussins et un frigo rempli de canettes, des petites échoppes pour manger pour trois sous sont créées sur le même modèle.

Avec la musique, on retrouve la télévision partout. Une parabole à chaque maison (cabanes en bois comprises), un écran dans chaque hôtel, restaurant, bateau et boui-boui de trottoir. Regarder les séries brésiliennes relève presque du devoir national. Au moins aussi merdiques que nos séries européennes (et entrecoupées d’une pause publicitaire toutes les 5 minutes), elles confirment la supériorité du blanc sur l’homme des tropiques en préférant les teints clairs aux natifs et métis. À regarder ces séries et les gens qui les regardent, on s’aperçoit que les mœurs citadinnes des brésiliens ne sont pas si éloignées des nôtres. On s’étonne de cette occidentalisation, de cette modernité, de l’absence de tradition spécifique au pays et relative à son histoire.

C’est peut-être parce que, dans les consciences, l’histoire du Brésil ne commence qu’avec le colonialisme et n’est que celle du Nouveau Monde. Le pays est marqué par une grande diversité culturelle (plus de la moitié descend de colons européens, beaucoup sont métis, quelques uns descendent d’esclaves africains et seulement 2% sont amérindiens ) qui nous rappelle la triste histoire de l’éradication des indiens depuis le XVIe siècle. L’histoire et les hommes ont dû profiter de l’absence d’une identité antérieure forte et unie (dans la langue, dans les croyances, dans des formes artistiques et architecturales par exemple) pour opérer un trou noir sur le passé.

Dans les campagnes, moins marquées par cette diversité, le colonialisme a reposé et repose encore sur l’exploitation des indiens. Le nordeste de l’Amazonie, région des plus pauvres du pays, s’est quasiment spécialisé en exploitation, depuis les seringueros (collecteurs de latex) en servage pour la grande industrie du caoutchouc du XVIe au XIXe, jusqu’aux actuels petits paysans, dépendant et crevant famine pour les grandes cultures d’exportation du soja ou de la canne à sucre.

Santarem-Manaus

Nous voilà repartis en bateau. Plus grand que le premier, plus de hamacs. Nous sommes les seuls blancs. La vie reprend sa langueur, s’écoule et se répète au rythme du soleil et des repas.
Réveil à 6h, petit déjeuner jusqu’à 7h30. Café et lait (en poudre) accompagnés de crackers beurrés de margarine. Sieste. Douche.
Repas de 10h à 11h30 composé des aliments traditionnels : riz blanc, haricots noirs, farine de manioc, accompagnés souvent de pâtes, d’un ragoût de viande aux pommes de terre ou de poulet.
Après-midi à dessiner, lire ou écrire. Dîner de 16h30 à 18h, la même chose qu’à midi, la même chose que les jours d’avant et d’après.
Pour le coucher de soleil nous montons boire une bière et jouer aux cartes sur le pont supérieur. Parfois nous trouvons des compagnons.

arrivée à Manaus

Le soir, nous relevons les bords de nos deux hamacs pour nous faire un cocon et nous regardons des films et des séries sur notre petit netbook. La nuit, quand le vent s’immisce sur le pont principal, nos deux hamacs s’entrechoquent aux autres.

Manaus

C’est la destination du Brésil que nous attendions le plus. Depuis Paris nous rêvons de voir un opéra dans le grand théâtre qui fait la scène d’ouverture du Fitzcarraldo d’Herzog. Manque de pot nous tombons pendant le festival de cinéma franco-brésilien Amazonias et la seule chose que nous pouvons admirer dans ces pierres entièrement taillées en Europe, c’est le mauvais film de Nicolas Hulot sorti récemment en France. Tant pis, l’imaginaire fonctionne et le lieu en vaut la chandelle. Tellement européen. Comme la place qui l’entoure avec ses pavés, sa statue et son clocher.

place de Manaus

Suite des Carnets Latins : du Brésil au Pérou
Photos (c) LA

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