A 70 ans, Carlotta Ikéda danse les mots de Pascal Quignard

16/01/12 par  |  publié dans : Danse, Scènes | Tags :

De l’infanticide cruel reste la poésie des gestes, du verbe, des sons…

Les mots percutent, frappent dans un écho comme les frottements de pierre d’Alain Mahé qui déploie là un son minéral, calcaire, puis métallique. Sur cette scène aixoise éclairée d’une seule petite lampe, Pascal Quignard lit son propre texte. Midi, Médée médite… Celle qui a exterminé son frère pour Jason, dont, répudiée, elle se venge, tuant d’abord sa rivale avant de commettre l’ineffable double infanticide, est sous la plume de Pascal Quignard, l’icône fascinante, lancinante, hésitante, monstrueuse aussi, femme déchirée. Tantôt vierge-marie, tantôt mère vengeresse, Médéa a un corps immense et de lourdes mamelles.

Midi, Médée médite… Sorte d’Haïku qui fixe un éphémère incantatoire, le récit de Pascal Quignard est intrinsèque à ces trois mots à la même racin.
L’écrivain lecteur éteint la lumière. La scène s’allume. Silence. Carlotta Ikéda, figure incontournable de la danse Butô, apparaît. Le geste est sourd, la souffrance intérieure. Dans ce paysage baigné de rouge sang qu’est sa robe, celle qui a exploré les champs du Butô libre, donne à voir ici la force et la faiblesse d’un corps tout entier, toujours dans   une «lenteur du geste qui permet toutes les interprétations», comme l’écrivait Paul Claudel alors ambassadeur au Japon à propos de cet art chorégraphique majeur.
Hypnotique, Carlotta Ikéda se transforme, muette, telle une chrysalide en papillon… meurtrier. Tout est corps, des sourcils à l’orteil. Elle quitte sa robe, se recroqueville, tressaille, chute, tremble, interroge d’un regard d’enfant, fait quelques pas, commet l’acte, puis se noie dans la douleur, abattue dans la poussière de l’âge.
L’heure ne tourne plus. Le volcan implose.

Catharsis des temps moderne à l’esthétique pure, la médéa de Pascal Quignard, dansée par Carlotta Ikéda parle  d’origine, de naissance, de sexe et de mort… C’est ce dedans évoqué par l’écrivain qui inonde un dehors (le public) médusé. Qui était-elle? La réponse est toute entière dans l’expressionnisme de cette danse surgissant d’une Carlotta Ikéda, contenue dans une Médée entre humanité et monstruosité, au cri silencieux. On l’accueille comme un voyage poétique qui invite l’audience à rester suspendu, longtemps, très longtemps aux “battements de corps” d’une déesse à la fois mère et tueuse. Envoûtement assuré.

Les écritures croisées et le Pavillon noir ont programmé “Médéa” à Aix-en-Provence le 25 novembre, précédé d’une rencontre la veille avec l’écrivain. Le spectacle est actuellement en tournée en Sibérie, avant le retour de l’équipe en France. A découvrir le 26 janvier à Foix (20h45 à L’Estive), puis du 7 au 19 février au Théâtre Paris Villette.

Photo Lot.

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