Carmen entre chiens et loups

07/06/16 par  |  publié dans : A la une, Opéra, Scènes | Tags : , , , , , , , , ,

Ces samedi 4 et dimanche 5 juin 2016, à l’initiative de Jacques Chalmeau et Richard Martin, le public du dôme de Marseille a pu découvrir une version insolite du Carmen de Bizet.

Jacques Chalmeau

Une pièce de théâtre dans un opéra

La mise en scène de Richard Martin est d’une sobre modernité. Sans rien changer du texte originel il situe l’action au sortir de la seconde guerre mondiale, l’affiche rouge du groupe Manouchian apparaît fugitivement dans le décor numérique, projeté sur le mur nu du fond. Nous sommes à Marseille, à la manufacture de tabac de la Belle de Mai, là où Edmonde Franqui avait situé sa pièce « Carmen seitas ».

 

Carmen

 

Sa mise en scène est ambitieuse: dans l’immensité du dôme, il supprime tout ce qui arrête le regard et investit la totalité de l’espace scénique. Avec les cent vingt choristes du Chœur Philharmonique de Marseille, les soixante dix musiciens de l’orchestre de la Philharmonie Provence Méditerranée, le chœur Amoroso issu du Conservatoire de Marseille, les soixante enfants du chœur du Collège de Gap, les dix solistes et les deux danseuses de flamenco, une foule bigarrée envahit l’espace. Anna et Maria Pérèz dessinent un flamenco épuré jusqu’à l’esquisse, il y a un marché provençal, des passants qui passent, des gendarmes qui s’ennuient et regardent passer les gens, « Quelles drôles de gens que ces gens là! », des enfants jouent, courent en tous sens ou improvisent de joyeuses processions. A ce charivari coloré s’ajoutent deux chœurs antiques avec leur coryphées.

 

Carmen

Misère misère

Avec l’aide de l’Opéra, coproducteur à hauteur de moins de dix pour cent du budget, la mise à disposition du dôme et de ses techniciens par la Ville de Marseille et la communication, en pariant sur la recette, monter Carmen en vingt jours, quasi sans budget, en mêlant grands professionnels et amateurs peu expérimentés (ils ont eux même créé leurs costumes), soixante gamins survoltés par leur première expérience de théâtre et d’opéra, dans un lieu inadapté, dans le but d’atteindre un public qui ne fréquente ni ne connait l’opéra, c’était une mission impossible. Carmen avait tout pour être une immense machine ingérable.

 

Richard Martin

 

« Tout le monde savait que c’était impossible, un imbécile est venu qui ne le savait pas, il l’a fait » ironisait Marcel Pagnol. En l’occurrence il ne s’agit ni d’un imbécile ni de deux mais de deux utopistes qui ne doutent de rien, si ce n’est d’eux même. Dire qu’il n’y a pas eu de tensions, de tempêtes et de mots doux serait mentir, deux fortes personnalités pour une même création dans de telles conditions et dans un temps si court a généré parfois quelques frictions, mais à ce niveau de complicité et d’affection, il y a eu assez de place pour les deux caïmans dans le même marigot. Quand ce public “atypique” frappe des mains pour accompagner la parade de la corrida puis applaudit debout, (à l’opéra on appelle ça une standing ovation c’est plus chic) on peut dire que le pari a été parfaitement gagné.

 

Carmen

Acoustique

Bien sûr, si on ne connait pas le livret par cœur, quand les solistes donnent toute la puissance de leur voix on ne distingue pas grand chose, mais il semble que ce soit la loi du genre. Ce dôme où des concerts tonitruants vous rendent sourd profond a été remarquablement sonorisé, jusqu’à donne l’illusion de ne pas l’être. L’orchestre dirigé par Jacques Chalmeau en même temps que les chœurs en mouvement perpétuel, à joué un sans faute.

Georges Bizet

La version originelle durait trois heures trente, elle avait été un échec à sa création en 1875, les successeurs ont taillé dans le vif pour le rendre plus conforme aux formats courant. Carmen a connu depuis un grand succès populaire, c’est l’opéra le plus joué au monde, sans compter vingt deux films et cinq ballets. Les dialogues avaient été supprimés, Jacques Chalmeau rétablit la version d’origine. On se dit que ce public de non initiés ne tiendra pas la distance, surtout avec la menace de rater le dernier métro, pourtant, sans temps morts, le temps paraît court.

Carmensita

L’opéra de Bizet est tout entier consacré à la figure flamboyante de Carmen. Elle prend et rejette un Don José pusillanime « ces andalouses me font peur, je préfère éviter leur regard brûlant et surtout celui de la jouissante Carmen ». Décidément « trop mièvre », fidèle à son devoir et à son honneur il n’est qu’un jouet pitoyable entre ses mains, « Les chiens et les loups ne font pas bon ménage ». Grand parmi les grands, Lucas Lombardo joue un Don José pathétique.

 

Carmen

 

Tous les autres protagonistes ne sont que ses faire valoir, mais pour autant on ne doit pas oublier la beauté sage de Micaela -Lussine Levoni- qui aime et pardonne en vain, la liberté de Mercédes et Frasquita – Sarah Bloch et Hélène Delalande- les belles gitanes peu farouches qui corrompent joyeusement gendarmes et douaniers, Benjamin Mayenobe alias Morales, Mickael Piccone le Dancaïre, Jean-Noël Tessier le Remendado et Frédéric Albou Zuniga qui tirent brillamment leur épingle du jeu…

 

Carmen

 

…et bien entendu Escamillo -Cyril Rovery- le toréro qui tombe fou amoureux de Carmen, il sait que « ses amours ne durent pas six mois ». Comme elle n’est pas libre il attendra, sachant qu’il ne sera jamais qu’un nom de plus sur la liste de ses amants. Il joue sa vie à chaque taureau, alors être aimé de Carmen vaut toute une éternité. Richard Martin a beau en faire un bellâtre narcissique et adulé, paradoxalement on se surprend à l’envier.

 

Carmen

Mystère

Carmen provoque un phénomène étrange, on la désire et on la déteste comme si elle était un personnage réel, tant Prosper Mérimée a approché de près le fantasme de l’éternel féminin. Celui de la femme indomptable, provocante, irrésistible, destructrice, celle qui ne cède pas sur son désir. Au delà de son caprice, quand son désir est consumé, il resurgit ailleurs et reste son seul maître, plus fort que la mort. Elle arme elle même le bras de celui qui la tuera plutôt que de lui obéir. A cet instant précis elle parle d’elle même à la troisième personne: en plaçant l’éthique au dessus de la morale elle atteint le mythe.

 

Carmen

 

Magnifiquement incarnée par Marie Kalinine, venimeuse dans l’injure, éblouissante dans le jeu théâtral comme dans la séduction, on comprend qu’être aimé de Carmen est un absolu après quoi il ne saurait y avoir d’autre jouissance que la mort.

 

Carmen

 

Deux représentations seulement, c’est un événement qui n’est pas appelé à se reproduire, mais pour autant que cette version de Carmen soit remontée, même les réfractaires au bel canto les plus irréductibles  y trouveraient leur miel.

 

Carmen

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5 commentaires

    lacroix  | 07/06/16 à 21 h 33 min

  • Trés beau spectacle enlevé, coloré ,des enfants chantants juste, des artistes qui ont tout donné avec talent et générosité
    Un baryton alliant une voix particulièrement belle à une superbe présence scénique . .un trés bon orchestre et des costumes colorés .
    Une belle mise en scéne
    Une ambiance entousiaste.
    BRAVO. BRAVISSIMO. À TOUS .
    SANS OUBLIER CEUX ET CELLES QUI ONT ORGANISÉ CE TRÉS BEL OPÉRA.

  • Jo la frite  | 08/06/16 à 11 h 17 min

  • J’ai vu au moins 5 versions de cette oeuvre. C’est DE LOIN la moins réussie et la moins aboutie.
    Fan d’opéra depuis toujours, je suis parti à l’entracte, comme des dizaines de personnes.

  • daniel stolla  | 10/06/16 à 17 h 53 min

  • Bravo à Richard martin et sa bande , Prosper Mérimée : pas Périmée ni Périnée…quoique ??

  • ANTOINE Gisèle  | 13/06/16 à 9 h 37 min

  • magnifiques photos ( oû je suis!) comment peut-on en avoir? merci-
    j’ai 79 ans, je jouais le rôle de la dame qui pousse un landau au début, puis de cigarière. Je crois que mon site est googel..ou MICROSOFT….ou ?

  • envrak  | 18/07/16 à 15 h 00 min

  • Bonjour, quelques dizaines d’initiés sont partis en effet, quatre mille personnes qui -pour beaucoup- n’avaient jamais vu un opéra ont applaudi debout. Quel est le bilan?
    Cordialement,
    Jean Barak

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