Jours et Nuit(s) de cirque à Aix en Provence

29/09/14 par  |  publié dans : Scènes | Tags : , , ,

DimitriLe Centre international des arts en mouvement (CIAM), vient de fêter son premier anniversaire en s’offrant des “Jours et Nuits de Cirque” magistraux du 24 au 28 septembre. Retour sur ces quelques journées de magie circassienne.

Les temps changent : juste après les trombes d’eau de la mousson aixoise, les pieds dans la boue, le deuxième Festival du Cirque a la tête dans les étoiles.
L’artiste est fragile: un acrobate se blesse au dernier moment, toute la programmation vacille.
Dimitri l’homme cirque arrive en sauveur avec son propre chapiteau, il domine le site de bien dix mètre sur un fil, pour l’inauguration officielle.
Cinq jours et quatre nuits, huit compagnies, de tradition et de nouveau cirque sans animaux, quoique.

Poésie du quotidien

Il y a un chien somnambulique qui tente vainement de se rendormir sur la piste du « petit théâtre de geste » avec monstres et « Bêtes de foire »: c’est le nouveau cirque à l’ancienne d’Elsa De Witt et Laurent Cabrol. Laurent à écumé trente ans les cendrées d’Europe et d’ailleurs, fondé « Convoi exceptionnel » et « Trottola », joué avec Annie Fratellini, Alexandre Romanes, le Théâtre du rugissant où il retrouve Elsa, qui vient du théâtre de rue.
Ils décident alors de vivre ensemble leur vie d’artistes en créant leur propre chapiteau, un tout petit, cent et quinze places assises où le plus éloigné pourrait les toucher. Un petit théâtre de petits riens, une machine à coudre pour créer de vieux habits de dompteurs et un grand vestiaire envahissant, un bric à brac de marionnettes ébauchées avec du papier mâché et des bouts de ferraille.
Elsa contorsionniste se transforme en duo de danseurs ou en maître de cérémonie, imposant au clown des numéros impossibles.
Jongler avec des chapeaux, avec des balles de ping pong et avec la bouche, avec une veste, et même avec rien du tout, juste avec les gestes. Les enfants éclatent de rire ou crient leur dégoût, de tout ce qui lui sort de la bouche où y rentre, toutes ces balles qui lui font une tête de hamster triste. Les marionnettes prennent vie, on oublie tout, ils vous emportent dans leur univers poétique, rien qu’à eux.
A voir toute affaire cessante.

Dans la yourte de Tania

Dès le premier jour, vous avez l’embarras du choix : un spectacle de cabaret, comme à la télévision mais en vrai. Le petit théâtre des bêtes de foire de Cabrol et De Wit, Dimitri qui vous fait tout un cirque à lui tout seul, des rencontres et des présentations de travail en cours, une restauration et une buvette sur place.

Mais également la yourte de Tania

Le « Tania’s Paradise » est un espace minuscule où les cinquante spectateurs entassés autour d’une scène pour lilliputiens font monter la température de bien vingt degrés.

Il y a les enfants poupées de Tania, nés d’elle en se tenant par la main, d’une petite fille née en Israël de parent immigrés, devenue femme et maman, vivant en France. Son histoire et ses doutes, la peur des attentats suicide, des roquettes et du regard des parents sur ses premières amours, la vérité cachée du passé nié de la Palestine, qu’elle ne veut plus voir en se trempant la tête dans un seau d’eau. Ici Israël lui manque, là bas c’est la France.

Un récit intime, pudique, tout en se contorsionnant ou en jouant d’une harpe pour enfants, comme si de rien n’était, sous le regard de sa petite fille de quatre ans.

Bouleversant.

« Quien Soy » c’était uniquement le mercredi, et une seule représentation de « Smashed » le jeudi.

Tania's Paradise

Jungle urbaine

C’est de Colombie que viennent les acrobates de « El Nucléo », avec le spectacle « qui suis-je »? Acrobates bondissants, équilibristes, manipulateurs d’objet, ils modifient le cube de bois du décor qui devient buildings à Manhattan, colone ou table géante, pour redevenir au final le nucléus.

Athlétiques et sensuels, il savent jouer du silence, de la lenteur, des équilibres improbables, ou mener leur spectacle à un train d’enfer. On dit là bas « Vis comme si tu allais mourir demain, parce que tu peux mourir demain ». Le public féminin en est troublé, mais pas que.

Magnifique.

« Smashed » de la très british company « Gandini Juggling » of London : les Anglais débarquent. Neuf chaises pour neuf jongleurs en costard cravate, dont deux jongleuses en robe stricte, un service à thé et quatre vingt pommes, c’est tout le décor. A la croisée du cirque, du théâtre et de la danse, ce sont des artistes de rue, ils peuvent se produire dans toutes les conditions.

Tout avait bien commencé : sagement assis ils jonglent avec des pommes, avec une régularité de métronome et des gestes réglés comme du papier à musique. D’ailleurs, leur numéro est écrit comme une partition, très classique, une petite musique mécanique de Bach.
Inspirée des tableaux cinématographiques de Pina Bausch, leur gestuelle est comme dans une chorégraphie de Anne Térésa de Keersmaeker, répétitive. Mais le romantisme apparaît, les années Sinatra, ils dansent des danses de salon sur de grands standards, des bouffées de Michael Jackson s’emparent du jongleur noir.

Dérapage

Un majordome guindé est atteint du syndrome de Tourette qui le fait furieusement sortir de ses gonds, avant de reprendre son flegme. Alors tout dérape et dégénère, il empêche les jongleurs de jongler, comme un sale gosse insupportable, séduit tous azimuts, drague agressivement, garçons et filles, donne des fessées, tout s’accélère, ils traversent la piste sur des chevaux imaginaires comme dans « Sacré Graal » des Monthy Pythons, toujours en jonglant. Le comble est atteint par un détournement réjouissant d’un lied de malheur, ou de Mahler, poussant le tragique et le pathos jusqu’à la folie furieuse. Ils se goinfrent de pommes à pleine bouche, recrachent et remangent, (cris de dégouts garantis), les écrasent par terre, jonglent avec le service à thé et la vaisselle, les mains deviennent baladeuses quand celles des autres sont occupées à jongler.
C’est iconoclaste, hilarant (de la Manche of course) irrésistible, déjanté, finissant en délire avec le massacre des pommes et de la vaisselle en porcelaine de Great Mummy.

« Nous étions à Londres ce matin » disent-ils, « vous êtes un public très gentils, et ce sont les meilleures pommes que nous ayons mangées ». Ils recommandent aux enfants de « ne pas faire comme eux à la maison, seulement à l’école, (mais non, c’est pour rire), mais quand ils seront grands et professionnels comme eux, ils pourront ».
Debout, le public trépigne, tape des pieds, siffle et crie.
Pythonesque.

 

 

 

(Photos : Jean Barak)

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